Les apparences

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Quand on cache le portrait de la honte

On peut bien chipoter sur les chiffres si vous voulez, Monsieur Chose. Vous avez bondi en retournant consulter l’étude que je citais ici la semaine dernière et dont les résultats révélaient que 18 % des travailleurs détenant un diplôme universitaire lisent mal ou alors ne savent pas compter.

J’aurais mal interprété les données. Vous vous êtes empressé de l’écrire.

Supposons que vous avez raison. Que je ne sais pas compter non plus. C’est loin d’être impossible vu l’état pitoyable de mes finances personnelles. Imaginons qu’Éric Desrosiers, le journaliste qui relatait ces chiffres, est aussi nul que moi. Que ma patronne, Josée Boileau, qui a aussi écrit sur le sujet, a elle aussi besoin qu’on lui prête un boulier.

Et tant qu’à y être, oublions donc les universitaires pour embrasser l’ensemble de la population avec d’autres chiffres que même les déficients du calcul de ma sorte peuvent interpréter. Alors voilà : un Québécois sur deux (c’est bien la moitié, Monsieur ?), âgé de 16 à 65 ans, éprouverait des difficultés de lecture. Ça provient de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes.

Mais sans doute que ceux qui interprètent les données ne savent pas compter non plus : ce serait bien trop inquiétant, n’est-ce pas ? Imaginez le scandale : 800 000 analphabètes et des millions d’autres qui parviennent tout juste à faire la lecture des boîtes de céréales composeraient la moitié du Québec. Un endroit si parfaitement civilisé que les fans de hockey, entourés de centaines de policiers et d’agents de sécurité, n’osent même plus provoquer d’émeute quand leur équipe gagne.

Alors qu’est-ce qu’on fait avec cette petite enquête (La Presse, 14 mai 2014), révélée dans le cadre de l’Acfas, qui raconte le désespoir de professeurs au primaire qui, vu leurs lacunes en français, craignent d’aller au tableau et d’être repris par les élèves plus doués, ou alors frémissent à l’idée que les parents détectent leur incompétence dans la correspondance qu’ils entretiennent avec eux ?

Oh, remarquez, ils ne sont pas beaucoup à avoir répondu. Une quarantaine, à peine. Dans le lot, seulement onze ont avoué avoir des difficultés d’écriture. À tel point qu’ils ne veulent pas enseigner dans les cycles supérieurs, où l’on pourrait s’apercevoir qu’ils ne savent pas accorder un participe passé. Tous racontent être passés à travers leur cours universitaire grâce au logiciel Antidote.

Heureusement qu’il n’y en a que onze, hein, Monsieur Chose. Ça vous rassure, j’espère ?

Comme il doit être apaisant, cet alarmisme dont on accable chaque fois ceux qui rapportent ces petites histoires et les chiffres qui racontent le climat intellectuel de nos sociétés modernes.

Tenez, celle-ci : depuis la réforme, un élève de 1re secondaire ne peut plus couler son année. On l’envoie directement en 2e, les deux années comptant pour un cycle qu’on évalue dans son ensemble. Pour passer à la 3e, on doit réussir 28 unités sur 36. Soit réussir les trois quarts de ses cours.

Pas si pire, dites-vous, Monsieur Chose ?

Si vous voulez, je vous fais suivre cette lettre d’un prof qui raconte que, dans sa commission scolaire, on vient d’abaisser ce seuil à 18. Et donc qu’un élève pourra couler tous ses cours de 1re secondaire et n’en réussir que la moitié en 2e pour accéder à la 3e, et ainsi de suite.

C’est que, voyez-vous, pour travailler, on exige presque partout un diplôme de 5e secondaire. Que celui-ci n’ait plus aucune valeur n’a pas vraiment d’importance. Ce qui en a, c’est les apparences. Celles qui permettent d’envoyer tout ce beau monde sur le marché de la consommation. Je veux dire du travail.

Lac-Mégantic

Pourquoi n’a-t-on pas arrêté Ed Burkhardt ? Me semble que les juristes interviewés un peu partout ont été clairs. Amir Khadir et le Syndicat des Métallos qui représente les employés de la MMA peuvent bien déchirer leur chemise, il n’arrivera rien à Monsieur B. Le droit est ainsi fait.

Alors pourquoi a-t-on fait parader les trois hommes accusés de négligence criminelle comme on l’a fait cette semaine ? Pourquoi a-t-on arrêté Tom Harding comme s’il s’agissait d’un dangereux criminel ?

Cela n’a rien à voir avec les armes que possède le conducteur du funeste convoi. Quant aux menottes, elles n’étaient pas aux poignets de tout ce monde, comme le prétend la ministre, pour des motifs de sécurité. On l’a dit ailleurs : c’était un spectacle.

Alors pourquoi ce spectacle ? Parce qu’il en va de Lac-Mégantic comme du reste. Comme de l’éducation, tiens. On a besoin de diplômés ? En v’là. On veut des coupables, en voici.

Il y a, dans la justice, une certaine recherche de vérité. Mais dans son processus, il y a une part de politique qui, elle, relève du marketing. Surtout dans le cas d’un drame comme celui-là où le droit est impuissant à punir les véritables responsables. L’apparence de justice devient alors plus importante que la justice.


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