Léo Major, un simple soldat

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Une biographie sur un héros national méconnu


De Léo Major, on sait qu’il a chassé, à lui seul, les occupants nazis de Zwolle, une ville des Pays-Bas de plusieurs milliers d’habitants située au nord d’Amsterdam. C’était durant l’avancée de forces alliées, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans la nuit du 13 avril 1945, Léo Major et un ami se sont portés volontaires pour entrer dans la ville pour en accélérer la chute tout en sauvant des vies civiles. Son ami est tué par une patrouille, mais Léo Major poursuit son avancée, seul, dans la ville pendant plusieurs heures.


Il va tuer plusieurs soldats nazis et en blesser d’autres, mais surtout parvenir à faire croire à l’occupant que la ville est encerclée et vouée à vite tomber. Si bien que celui-ci, menacé désormais de l’intérieur comme de l’extérieur, convaincu qu’il est cerné, se voit forcé de céder.


La reconnaissance de cet exploit militaire mettra bien du temps à se répercuter sur la vie même de Léo Major. Pauline de Croiselle, son épouse, fille d’un militant communiste très engagé, ne réalisera elle-même que tardivement, en 1970 seulement, la portée de cette action militaire, à l’occasion d’une cérémonie officielle aux Pays-Bas.



Mais qu’est-ce donc qu’un héros ? Luc Lépine, le biographe de Major, est un produit du Collège militaire de Kingston. Léo Major, il le situe dans une tradition héroïque. « Nos héros militaires francophones sont peu nombreux et ils sont devenus légendaires : Dollard des Ormeaux, Montcalm, Salaberry, Triquet et quelques autres. » Des mots comme « hardiesse », « acharnement », « exploits », « courage » et « hors du commun » reviennent, ici et là, se planter comme des drapeaux dans le récit que Lépine fait de la vie de Léo Major.


Toute société éprouve le besoin de se référer à des héros pour sublimer ses faiblesses, que ceux-ci soient bien réels ou imaginaires. Il n’est pas inintéressant de constater que plusieurs ont prétendu que Léo Major, avec son cache-oeil et son passé d’ancien militaire, de boxeur et de tireur d’élite, avait servi d’inspiration au personnage de superhéros américain Nick Fury, créé en 1963 par Stan Lee et Jack Kirby.


A priori, avec Léo Major, on a affaire à un homme ordinaire. Faut-il à tout prix chercher dans les profondeurs de la vie de tous les jours l’explication d’une fulgurance soudaine ? Sa mère avait 14 enfants sur les bras. Elle se débrouillait pour survivre, sans trop compter sur un mari pour l’ordinaire absent et dont la présence dans l’éducation des enfants se traduisait sous forme de coups de ceinture.


Ce père pourrait être interchangeable avec bien des pères canadiens-français. À ceci près peut-être qu’il va abjurer la foi catholique, dans une période où pourtant la religion fait loi. Achille Major va devenir protestant en 1933, au plus fort de la crise économique. Son fils Léo sera poussé à apprendre l’anglais. Ce qui ne l’empêchera pas de se déclarer catholique à l’heure où sonne la guerre.


Misères


Né en 1921 à New Bedford, au Massachusetts, en un temps où le Canada français envisageait encore la Nouvelle-Angleterre comme son extension naturelle, Léo Major va grandir dans des quartiers populaires de Montréal. À 14 ans, pour éviter son père, en accord avec les habitudes de son milieu, il part travailler comme garçon de ferme, puis dans des chantiers de construction, comme homme de chantier, puis comme simple journalier ou encore comme apprenti plombier. En gros, trente-six métiers, trente-six misères.


À travers tout cela, qui est après tout l’ordinaire de bien des garçons canadiens-français de son époque, son biographe croit discerner quelques traits qui le promettent à la grandeur. Mais combien de jeunes hommes ont prêté secours, comme Léo Major le fera, à des jeunes filles qui se sont avancées un peu trop loin dans les eaux du fleuve ? Combien d’autres Léo Major occuperont, eux aussi, leurs maigres loisirs à pratiquer la boxe, un sport alors très populaire ?


Léo Major, 5 pieds 9 pouces, est un poids super-léger de 134 livres. Simple chômeur, il va, le 28 juin 1940, s’engager comme militaire. Léo Major va intégrer le Régiment de la Chaudière. Il n’a rien d’un militaire de carrière. Verra-t-il seulement les champs de bataille ? Il contracte une pneumonie sévère : 49 jours à l’hôpital, à « admirer les belles jambes des infirmières », indique son biographe. Il n’en sort pas indemne : une rechute le renvoie à l’hôpital. On comprend que tout eût pu s’arrêter là, comme pour bien d’autres garçons de son âge dont la mauvaise fortune résumera la vie.


Léo Major va traverser l’Atlantique à bord d’un navire de troupes dont on espère que les sous-marins allemands ne feront pas qu’une bouchée. En Angleterre, le fait de parler anglais le qualifie pour devenir signaleur, c’est-à-dire responsable des communications. Il pourrait apparemment devenir sergent. Mais le sergent, explique-t-il après coup, fait tout le travail de l’officier sans en récolter le crédit.


Un héros n’a pas peur, paraît-il. Chose certaine, il tente de rassurer ses camarades, ce qui peut bien sûr être une façon de se rassurer soi-même, de faire fi de son propre mal de ventre. Au jour du débarquement en Normandie, Léo Major se fait en tout cas rassurant auprès des soldats qui l’accompagnent. Au matin du 6 juin 1944, devant Bernières-sur-Mer, les hommes du Régiment de la Chaudière sont lancés à l’assaut. Léo a-t-il eu peur ? « Non, j’étais trop occupé à tirer sur les Allemands ! » dira-t-il à son fils. Qu’est-ce qu’un homme de ce temps pouvait dire d’autre à son fils une fois que son statut de « héros » avait été avalisé par l’histoire ? Luc Lépine reprend cette idée sans la critiquer : « Il n’y a pas de place pour la peur dans le coeur de Léo », écrit son biographe. Vraiment ?


Luc Lépine suit le journal des opérations militaires de Léo Major. Et c’est ainsi qu’on avance dans cette vie dont l’ardeur se confirme aussi pendant la guerre de Corée. À n’en pas douter, le personnage est haut en couleur. Mais est-ce une raison pour ne pas tenter de faire la lumière sur les ressorts des discours militaires qui habillent des vies par ailleurs si ordinaires ?