Le théâtre renversé

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Pas de liberté sans le courage de la défendre


C’est un immense canot en apesanteur qui s’incline puis se renverse. Au début, les occupants sont simplement déstabilisés. Les voilà au-dessus du vide, la lenteur des gestes des acrobates accentuant le caractère irrémédiable du naufrage. L’image sublime qui conclut la pièce de Robert Lepage, Kanata (épisode 1 - La controverse), résume à elle seule tout le propos d’une oeuvre qui veut faire pénétrer le spectateur au coeur du gigantesque renversement que produisit le choc des cultures européennes et amérindiennes en Amérique.


Voilà donc enfin révélé l’objet du délit. Une oeuvre dont on a d’autant plus parlé que personne ne l’avait vue. Et qui, l’été dernier, avait été livrée en pâture aux lobbies ethniques et politiques. Avec pour résultat que, face à la lâcheté des commanditaires, il a fallu la ténacité du Théâtre du Soleil pour qu’elle survive à la censure et soit enfin montée.


Il fallait d’ailleurs voir les ovations debout dimanche dernier à Paris pour saisir tout le ridicule de cette controverse racialiste. Comme si, quelle que soit la justesse de leur cause, des groupes de pression pouvaient s’octroyer un quelconque droit de regard sur le contenu et la distribution d’une oeuvre d’art. La polémique québécoise a heureusement fait long feu en France. Il a suffi que le rideau se lève pour que l’origine ethnique des acteurs apparaisse soudainement pour ce qu’elle était : une question futile et sans le moindre intérêt.


Dans cette fresque de deux heures et demie, où les tableaux se succèdent à un rythme infernal, Robert Lepage raconte l’histoire de Tanya, une junkie amérindienne du Québec qui se prostitue à Vancouver. À travers elle se révèle le drame de l’acculturation des peuples autochtones. La jeune Amérindienne finira violée et assassinée par un tueur en série qui rappelle le sordide Robert Pickton. Mais son image survivra à travers l’oeuvre de Miranda, une artiste peintre qui a entrepris de représenter les 49 femmes autochtones disparues dans le même quartier. Sur la toile, son visage rayonne comme celui de cette Amérindienne immortalisée deux siècles plus tôt par le peintre Joseph Légaré, un disciple de Papineau.


Tout au long de ce drame sombre, l’auteur répond de manière magistrale à ses détracteurs en posant ouvertement le dilemme de la représentation. Pas d’art sans mensonge ! Mais pas de vérité sans art ! Et surtout, pas d’art sans liberté. Bienvenue dans le merveilleux monde du théâtre où, peu importe la vingtaine de nationalités des 32 comédiens qui occupent la scène, chacun est là pour « jouer l’autre ». Bref, se l’approprier ! « Il serait illusoire de croire qu’il y a une démocratie dans l’art », écrit fort justement Robert Lepage. Comble d’ironie, la pièce s’achève sur ces militants qui, aveuglés par leur cause et leur inculture, veulent interdire l’exposition de Miranda à qui ils reprochent de ne pas avoir consulté les familles. Ainsi, cette censure qui ne dit pas son nom achèverait-elle l’oeuvre effroyable de Pickton en effaçant à jamais toute trace de ces femmes.


Est-ce le hasard des mots ? L’image du canot renversé n’est pas sans rappeler Le pays renversé (Boréal) dans lequel l’historien de Québec Denys Delâge avait magistralement décrit comment les cultures amérindiennes furent progressivement subverties. La géopolitique des empires succédant à celle des peuples autochtones.


L’auteur aurait d’ailleurs dû assumer jusqu’au bout cette vision complexe en évitant certaines naïvetés empreintes de la rectitude de ses propres censeurs. On pense à cette représentation caricaturale de la religion, si courante au Québec, qui refuse de considérer la véritable attirance qu’exerça le Christ en croix sur des tribus fascinées par la mystique de la souffrance corporelle. On pense à ce personnage superficiel dont Lepage nous dit qu’il aurait assumé son homosexualité en découvrant comme par enchantement l’idéologie à la mode de la « bispiritualité ».


Heureusement, pour l’essentiel, la pièce dépasse ces clichés dont le cinéaste François Girard s’était fait l’an dernier le propagandiste dans son film Hochelaga, terre des âmes. En véritable chef d’orchestre, Lepage vole allègrement d’une époque à l’autre en faisant se percuter les êtres avec ce bonheur, cette liberté et cette fraternité partagés qui constituent la plus éblouissante réponse à tous les censeurs de la terre.


En refusant de céder aux « injonctions, même sincères », et aux « tentatives d’intimidation idéologique », les artistes du Théâtre du Soleil ont choisi de traiter leurs pairs autochtones non pas en êtres irresponsables à qui il faudrait faire la charité, mais en citoyens égaux, libres de critiquer une oeuvre conçue en toute liberté. Il faut remercier Ariane Mnouchkine d’avoir ainsi tenu tête aux censeurs, conscients ou inconscients, et de nous offrir une pièce importante qui sans elle n’aurait jamais vu le jour.


En sortant du théâtre, on se dit que l’esprit humaniste et universaliste de Lepage et Mnouchkine ne pouvait que heurter les bureaucrates du multiculturalisme institutionnel canadien pour qui la culture se mesure en vulgaires quotas ethniques ou sexuels. Chacun « dans sa cellule », comme dit Miranda ! Reste cette question terrible : censuré au Québec, Robert Lepage est-il devenu trop grand (ou trop libre) pour nous ?