Le périple à travers la France des reclassés de la «jungle»

4b708171f5298bb0e00b2fcf505e65d2

Intégrables ?

« Pourquoi on ne les laisse pas aller en Angleterre au lieu de nous casser les couilles ? » Au café de l’Union, à Saint-Bauzille-de-Putois, on en entend de toutes les couleurs. Du pire comme du meilleur. Comme ce retraité de presque 80 ans qui venait de croiser, à l’occasion de sa marche matinale, un jeune Soudanais dans la rue principale. « Le gars, il m’a dit que c’était la première fois qu’il dormait dans des draps propres depuis cinq ans. On est des humains, tout de même ! Je suis fier qu’on les accueille. »

Les 43 migrants arrivés jeudi dernier à Saint-Bauzille-de-Putois n’ont pas fini de provoquer des discussions dans ce petit village coincé entre l’Hérault et le massif des Cévennes, au nord de Montpellier. Ils font partie des 6000 migrants répartis dans 450 communes de la France après le démantèlement de la « jungle » de Calais. Pas une région de la France qui n’accueille sa part de migrants. Lorsqu’ils arrivent dans une grande ville comme Lyon, Bordeaux ou Marseille, ils passent généralement inaperçus. Mais, dans un village de 1800 âmes, difficile de ne pas se faire remarquer.

« C’est un peu comme si Montpellier [de la grosseur de Longueuil] en avait accueilli 12 000. Vous imaginez. Toute la population serait dans la rue ! », lance le maire de Saint-Bauzille-de-Putois, Michel Issert, un ancien avocat dont la famille habite les lieux depuis le XVIIe siècle. Depuis deux semaines, l’arrivée de ces migrants a suscité la polémique dans toute la région et même deux manifestations dans un village qui n’en avait pratiquement jamais connu auparavant. Les traces de la controverse sont encore visibles. « Bienvenue aux réfugiés », peut-on lire sur un panneau publicitaire. À deux pas de là, « Stop aux migrants » a été tagué sur la chaussée.

Il faut dire que, lorsque le maire a appris sans la moindre préparation, le 12 octobre dernier, que sa commune accueillerait non pas 43 migrants, mais bien 87, son sang n’a fait qu’un tour. « Ce fut un véritable camouflet, dit-il. Parce qu’il n’y a jamais eu la moindre concertation. Imaginez, on nous refilait 40 % de tous les migrants accueillis dans le département de l’Hérault. Et on ne nous a même pas laissé le temps d’informer la population. » Sans compter cette autre nouvelle. La municipalité apprenait du coup que le centre de loisirs de la ville, qui accueillait des groupes scolaires et touristiques depuis plusieurs années, se convertissait dans l’accueil des migrants. Ce village qui ne roule pas sur l’or perdait ainsi son principal équipement touristique et obtenait en prime une population de migrants pour une durée indéterminée. « On n’a rien contre les migrants, mais moi, je ne veux pas de ghettos dans mon village », dit le maire.

Il n’en fallait pas plus pour provoquer sa démission immédiate, suivie de celle de tout le conseil municipal. Les partisans de l’accueil des migrants ont vite accusé Michel Issert de faire le jeu du Front national, un parti avec lequel il n’a pourtant aucune affinité. Le même jour se sont déroulées une manifestation d’extrême droite et une autre d’extrême gauche, essentiellement composées de gens venus des alentours. « Je n’ai vu aucun Bauzillois dans ces manifestations et j’en suis fier », dit le maire. Même si, dans la localité, le Front national rassemble environ 30 % des voix aux élections régionales, comme ailleurs dans la région, les vingt manifestants d’extrême droite qui se sont présentés ce jour-là étaient tous venus d’ailleurs. « Quand j’ai refusé les 87 migrants, l’extrême gauche m’a dénoncé, dit le maire. Quand j’en ai accepté 43, c’est l’extrême droite qui a fait de même. Ces gens-là ne sont pas dans le réel. »

Le mythe de l’Angleterre


À 500 mètres de la mairie, les jeunes Soudanais qui prennent le soleil n’ont rien entendu de tout cela. Après des mois de galère et 12 heures de bus, « ils ont surtout besoin de récupérer », dit le directeur du centre, Antoine Bricault. La plupart viennent du Darfour. Ils ont quitté leur pays pour fuir la guerre, quand ce n’est pas une incorporation dans l’armée contre leur volonté.

Combien seront encore là dans un mois ? C’est toute la question. Selon les organisations humanitaires, entre 2000 et 3000 migrants auraient quitté Calais avant l’évacuation pour continuer à tenter de se rendre en Angleterre. À Fouras, près de Larochelle, de même qu’à Sion, en Meurthe-et-Moselle, la moitié des mineurs qui ont été accueillis avec toutes les attentions possibles sont repartis au bout de trois jours.

Pour l’instant, rien de tel ne s’est produit à Saint-Bauzille-de-Putois. Plus de 150 personnes ont offert leur aide bénévole pour enseigner le français, organiser des activités sportives ou aider les migrants à faire une demande d’asile. Un match de foot a déjà été organisé avec des jeunes du village. Difficile, pourtant, d’enlever l’Angleterre de la tête de ces migrants, dont la majorité n’ont pas de famille là-bas et ne font que baragouiner la langue de Shakespeare.

Après un mois à Calais, Yassin, 25 ans, vient pourtant de se décider à demander l’asile en France. Cet ancien travailleur agricole, qui a aussi été conducteur de taxi, a gagné la Libye dans des camions à bestiaux. C’est là qu’on lui a demandé 1400 $ pour traverser la Méditerranée sur un frêle esquif, qui fut à deux doigts de chavirer. « En Sicile, des amis m’ont dit au téléphone qu’on était bien, à Calais, qu’on y était nourri et logé. Alors, j’y suis allé. » Mais tout cela, c’est fini pour lui. « Maintenant, je veux apprendre le français et faire venir ma famille ici. » Même si, dit-il, il déteste la nourriture en France…

Ce n’est pas le choix de Mohammed, 27 ans. Après avoir passé deux ans à Calais et avoir tout essayé pour traverser en Angleterre, au risque de sa vie, il est déterminé à ne pas rester en France. « La vie est agréable ici, mais il n’y a pas assez de travail. Je veux aller en Angleterre, en Amérique ou au Canada », dit-il dans un anglais plus qu’approximatif. Arrêté trois fois au Darfour, Mohammed a risqué sa vie pour traverser de la Libye en Sicile. Même si la France accepte chaque année plus de réfugiés que le Royaume-Uni, il a peur qu’on lui refuse le statut de réfugié et croit que ce sera plus facile en Angleterre. Il aimerait y faire venir sa femme. « Ici, la vie est bonne, mais je n’aurai pas de papiers », dit-il. Bref, il est loin d’être exclu que, après quelques jours de repos et même si on a détruit la « jungle », Mohammed reprenne bientôt la direction de Calais. « On verra bien », dit Antoine Bricault.
> Lire la suite de l'article sur Le Devoir


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé

-->