Le nouveau visage de la mondialisation

17. Actualité archives 2007


Été 1999 : pour dénoncer la «malbouffe» et l'hégémonie américaine, José Bové et ses partisans «démontent» le 12 août le McDonald's en construction à Millau (Aveyron). C'est un des premiers coups d'éclat du mouvement altermondialiste. Il y en aura d'autres, notamment, en décembre, les manifestations qui ont contribué à l'échec du sommet de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle.
Eté 2006 : l'OMC a une fois de plus échoué à libéraliser le commerce en raison de l'opposition de l'Inde et du Brésil aux États-Unis et à l'Europe. Les actionnaires de General Motors, l'ex-fleuron de l'économie américaine, rêvent de confier les clés de l'entreprise à Carlos Ghosn, PDG de Renault et de Nissan. Le géant américain de la distribution, Wal-Mart, - plus d'un million de salariés dans le monde--, se retire d'Allemagne où huit ans plus tôt il s'était implanté pour partir à l'assaut du Vieux Continent. Trois échecs à la toute-puissance de l'économie américaine.
Dans le même temps, la Chine fait face à un bien curieux problème: sur un an, la croissance économique dépasse les 11 %, plus que souhaité par les dirigeants.
De leur côté, les hommes d'affaires indiens Lakshmi et Aditya Mittal peuvent se réjouir : ils sont depuis mi-juillet les heureux propriétaires d'Arcelor. Autre symbole de la montée en puissance de leur pays d'origine : le 31 juillet, c'est à Mysore, au siège de la société informatique indienne Infosys, qu'a été sonnée la cloche indiquant l'ouverture, à l'autre bout du monde, du Nasdaq américain, la Bourse de New York spécialisée dans les valeurs technologiques. Ces faits sont évidemment partiels et leur présentation partiale.
Pourtant, comment ne pas voir que, en quelques années, la mondialisation a changé de visage ? Si les multinationales américaines et européennes continuent de tenir le haut du pavé et d'investir massivement à l'étranger, notamment dans les pays émergents, le phénomène le plus nouveau est l'apparition sur la scène mondiale de multinationales issues de ces nouveaux pays. Gazprom, qui fait trembler l'Europe, les coréens LG Electronics et Samsung, désormais bien connus des consommateurs européens, le chinois Lenovo, qui rachète la division PC d'IBM, le brésilien Embraer, qui concurrence les plus petits modèles d'Airbus et de Boeing, l'égyptien Orascom, qui fait un malheur dans la téléphonie mobile en Algérie... l'actualité fournit chaque semaine de nouveaux exemples de cette mondialisation à l'envers.
Le Boston Consulting Group (BCG) a publié voici quelques semaines une passionnante étude sur ces nouveaux venus. Selon ces travaux, «le nombre d'entreprises basées dans les pays émergents à croissance rapide qui sont actives hors de leurs marchés nationaux ou projettent de l'être approche plusieurs milliers». Etudiant en détail les cent premières, le BCG a constaté que soixante-dix venaient d'Asie (dont 44 de Chine et 21 d'Inde), 18 d'Amérique latine (dont 12 brésiliennes) et que 12 sont basées en Russie, Turquie ou Egypte. On les trouve autant dans les biens industriels (acier, équipement automobile...) que les biens de consommation durable, les matières premières, l'alimentation et la cosmétique, la technologie, les télécommunications et les services aux entreprises.
Le phénomène a de multiples causes. Ces pays se convertissent tous, de fait, à l'économie capitaliste. Une génération d'entrepreneurs dont certains ont étudié dans les universités occidentales y fait son apparition. Le marché intérieur, souvent vaste, permet d'avoir une base industrielle solide dans un pays où la main-d'oeuvre est peu chère. Enfin l'épargne est souvent abondante. Par ailleurs, les Occidentaux, désireux de s'y implanter, hésitent rarement à établir des partenariats et à transférer des technologies. Autant d'atouts pour ces groupes qui se lancent à la conquête du monde.
Stigmates
Ne sous-évaluons pas pour autant les handicaps. Comme le note une étude du Crédit agricole sur le même sujet (Les multinationales émergentes), «les multinationales conservent les stigmates de leur histoire et les gènes de leur nation d'origine». La Chine étant ce qu'elle est, les comptes et l'organigramme des groupes chinois sont rarement d'une transparence absolue. Le management n'est pas non plus toujours à la hauteur. A quelques exceptions près - comme l'indien Wipro, qui a recruté un des dirigeants de General Electric -, les équipes de direction de ces multinationales restent essentiellement nationales. Pour le moment, il est encore plus gratifiant - à tous les sens du terme - d'être cadre supérieur chez Microsoft ou chez L'Oréal que chez Petrobras ou Tata.
Mais la situation va évoluer. Lenovo a confié la direction du nouvel ensemble à un dirigeant d'IBM et le siège a été transféré en Caroline du Nord. «Plus que la technologie ou la marque, c'est l'expérience du management international que Lenovo a acquise avec IBM», estime le Crédit agricole. On ne peut d'ailleurs pas exclure qu'une des motivations de Mittal pour racheter Arcelor soit de mettre la main sur le management de l'aciériste luxembourgeois, seul à même de faire franchir à Mittal un saut non seulement quantitatif mais surtout qualitatif.
Autre handicap de ces multinationales : elles font d'autant plus peur que les pays dont elles sont originaires ne sont pas forcément très ouverts. Elles peuvent donc susciter des réactions de méfiance, voire de rejet. Dubai Ports World, qui a failli acquérir certains ports américains mais a fait face à un veto de Washington, l'a appris à ses dépens. De même le pétrolier chinois Cnooc n'a pas réussi à s'emparer de son concurrent américain Unocal.
Dans un entretien au Wall Street Journal, son président, M. Fu, en tire les conséquences : «Je pense que si, à l'avenir, une autre occasion se présente, je ne la saisirai pas tant que je ne serai pas convaincu que le peuple et les hommes politiques américains sont contents avec cette opération. S'ils ne sont pas contents, je ne ferai rien. C'est très important. Que ça nous plaise ou non, vous devez leur donner confiance. »
L'avenir est écrit : de même que certains pays dits émergents sont devenus de véritables nations développées - pensons aux dragons asiatiques des années 1980, comme la Corée du Sud ou Taïwan -, on verra sans doute des multinationales à mi-chemin entre les deux mondes. Là aussi, Mittal est un bon exemple.
Les groupes occidentaux, notamment américains, n'ont donc plus le monopole de la globalisation. D'ailleurs, s'il n'y a toujours qu'un seul McDo à Millau, il y a désormais trois restaurants asiatiques.
Reuters
Lakshmi Mittal, nouveau propriétaire d'Arcelor.
par Frédéric Lemaître, Le Monde


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