La paresse des jeunes selon François Legault

Le monde a changé!

Alors qu’un véritable mépris de la jeunesse fait loi sur la scène politique, en quoi un commentaire pareil peut-il rendre service, M. Legault ?

Un peuple de paresseux ?



La déclaration de François Legault, rapportée par Le Devoir du 14 août, me trouble profondément. En grande discussion avec un citoyen plutôt âgé, M. Legault s’est permis de commenter les propos de son interlocuteur en déclarant la jeunesse québécoise trop portée sur les loisirs. Il enchaîna ensuite sur une comparaison douteuse avec la jeunesse asiatique où, dit-il, les enfants sont vraiment studieux et travaillants, eux.
J’en ai les larmes aux yeux.
Le nombre de commentaires que j’ai à faire sur le sien étant incalculable, je me restreindrai afin de ne pas m’embourber dans un conflit intergénérationnel duquel on ne se sortira jamais.

Conflit de valeurs
D’abord, il faut dire qu’en tant que jeune femme québécoise, je ne voudrais jamais, je dis bien jamais, ressembler à la si travaillante jeunesse asiatique. Pas parce que je suis une paresseuse digne de ma génération, mais bien parce qu’il s’agit d’un conflit de valeurs fondamentales.
À mon sens, c’est comparer des pommes avec des poires. Bien que les sociétés orientales soient majestueuses, j’ai l’impression persistante que les Québécois n’ont pas envie de leur ressembler, que ce soit pour leur politique et éthique parfois douteuses, ou simplement parce qu’on n’a pas la même philosophie de vie.
Je généralise ici de façon outrancière, mais la gestion de la jeunesse n’a jamais été un point fort de ces pays, surtout en Chine où l’on a dû réglementer le nombre d’enfants par famille. Je rappelle qu’au Québec, la tendance démographique est totalement à l’opposé, où il manque d’enfants par famille, ne serait-ce que pour renouveler la population actuelle. Je suppose que, lorsque l’on n’a droit qu’à un seul enfant, on le pousse à l’extrême pour qu’il devienne ce qu’on veut qu’il devienne, puisque l’on n’a qu’une seule chance.
Et puisqu’on y est, le taux de suicide est extrêmement élevé en Asie. Une certaine pression sociale ? Un regret généralisé de ne pas avoir eu plus de « loisirs » ? Je m’emporte. Mille excuses.

Ce que les entreprises veulent !
Me faut-il rappeler que les conditions sociales dans lesquelles la jeunesse « procrastinante » évolue ne sont pas les mêmes que celles dans lesquelles ont grandi M. Legault et son interlocuteur de 85 ans ?
Dans cette ère de changements sociaux et technologiques, sachez que je ne connais pas un seul étudiant qui ne travaille pas pendant ses études, et quand je dis travailler, c’est plus que les 10 à 15 heures par semaine « réglementaires » pour une saine gestion étude-travail selon les plus récentes recherches. Et pourtant, ces étudiants réussissent leurs études.
Mais où trouvent-ils le temps d’étudier, de travailler et de penser à leurs trop nombreux loisirs ? Ou plutôt, compensent-ils la pression quotidienne par des loisirs qui leur permettent d’évacuer leur stress ? Est-il normal que des jeunes de 15 à 25 ans soient stressés par la pression du milieu du travail ?
Entendons-nous bien, je crois sincèrement que, si j’étais la patronne d’une quelconque entreprise aujourd’hui et qu’un brillant jeune diplômé ayant des notes parfaites dans toutes ses matières scolaires venait postuler pour un emploi chez moi, je l’engagerais. Mais je ne pense pas que je le prendrais au sein de ma compagnie s’il n’avait aucune expérience de travail valable au préalable, s’il n’avait jamais voyagé, s’il n’était qu’un étudiant ayant étudié toute sa vie. Sans loisirs. Et ce, parce que le monde du travail a changé. Aujourd’hui, pour avoir une belle carrière, on ne peut plus partir de rien et monter les échelons sans diplôme. Sans non plus avoir voyagé. Sans montrer son multi-tasking. Sans une connaissance approfondie de l’actualité et de la scène culturelle. Sans une aisance avec les nouvelles technologies. Sans avoir fait du bénévolat.
La barre est de plus en plus haute, pas parce qu’il manque d’emplois disponibles, mais parce que la compétition est de plus en plus forte.

Les clichés
La véritable question, ici, est de savoir pourquoi on remet encore et toujours sur le tapis que la jeunesse est paresseuse, décadente et n’a-donc-pas-d’allure-parce-que-dans-mon-temps… Chers baby-boomers, combien de fois vous a-t-on reproché vos cheveux longs et votre révolte ? Chers gens de la génération Y, ne vous êtes-vous pas assez battus pour vous faire une place sur le marché du travail pour espérer un avenir meilleur à vos enfants ? Ah. Je viens de mettre le doigt sur quelque chose. Une vengeance inopportune anime peut-être vos commentaires dégradants sur vos enfants-que-vous-aimez-de-tout-votre-petit-coeur, peut-être ?
Alors qu’un véritable mépris de la jeunesse fait loi sur la scène politique, en quoi un commentaire pareil peut-il rendre service, M. Legault ? À rendre toute une génération aigrie du peu de considération qu’on lui accorde ? Alors que des gens brillants, matures prennent la parole au nom de cette génération et prouvent, à mon sens, le succès de l’éducation que vous nous avez inculquée, vous gâchez tous vos beaux efforts en traitant les jeunes avec autant de bêtise.
Ce qui me trouble dans la réflexion de M. Legault, c’est aussi le cliché dans lequel il s’enferme. De tout temps, on a toujours rabroué la jeunesse parce qu’elle est jeune et idéaliste. Pourquoi remettre cette carte sur la table ? Et M. Charest de répondre à cette intervention caquiste. Ah ! Je ris d’un jaune profond, puissant.
Messieurs, construire le Québec, c’est avant tout construire, considérer sa jeunesse tant qu’elle est jeune. Pas aigrie, pas méprisée, pas malmenée, mais jeune, encore jeune, pour qu’elle puisse y croire.
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Gabrielle C. Poirier - Montréal


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