La vie dans la cage

Première approche de la toxicomanie politique

Penser le Québec - Dominic Desroches

« Les peuples une fois accoutumés à des maîtres

ne sont plus en état de s'en passer »

Jean-Jacques ROUSSEAU
« La mode est la méthode la plus irrésistible et la plus efficace

de manipuler de grandes collectivités humaines »

Konrad LORENZ
***
L’animal n’entre jamais dans la cage par choix. Seuls les hommes, qui ont
l’usage du langage, peuvent choisir la cage en pensant y trouver la
liberté, la paix ou le confort. L’animal, lui, craint la diminution de
l’espace et réagit violemment lorsqu’une volonté extérieure le force à
entrer dans une cage. Dans la cage, la vie se résume à l’attente passive.
Cette attente étant angoissante et difficile, l’animal la combat en
tournant en rond ; il risque toujours ainsi de devenir un animal de cirque.
Quand il tourne en rond, il cherche une voie de sortie.
Or, s’il se fatigue, il devient enfin candidat à la piqûre dont les
effets projetés seront assez longs pour assurer le succès de l’opération.
Ici, notons que les effets anesthésiants de la drogue troublent d’abord les
sens et paralysent ensuite l’animal en perte d’autonomie. L’animal est
ainsi voué au sommeil, qui peut être léger ou profond. Au réveil, il a
perdu une partie de lui-même et retrouve « sa » cage. Une alternative
s’offre toujours à lui : ou bien cherche-t-il à en sortir par le recul, le
redressement, l’élan et le saut… ou bien l’accepte-t-il lentement, résolu à
limiter les souffrances de la blessure ouverte. Voici donc ce qui se passe
dans la cage, lorsque la drogue agit sur l’animal blessé par son propre
récit historique.
L’empreinte américaine et l’accent démesuré accordé à l’actualité
Certes, l’animal (ou le Québécois) blessé adoptera malgré lui la mode du
jeu et du loisir pour passer le temps de l’attente trop longue. Ici, dans
la cage, le temps est uniquement interprété au présent. Voilà pourquoi
l’animal québécois intoxiqué par les mots qu’il utilise pour se
caractériser lui-même se rend dépendant de la télévision et des nombreuses
sources d’étourdissements et d’engourdissements. Dans son for intérieur, il
est normal de s’accrocher à ses bulletins de nouvelles, à ses téléromans, à
ses émissions de variété du dimanche soir et à ses vraies histoires qui
l’enferment toujours plus dans sa petite réalité. Pour en discuter le
lendemain au travail et assurer sa sociabilité, il plongera dans les
émissions de variété et les retransmissions sportives. S'il se passionnera
ouvertement pour sa télé-réalité, ce sera assurément pour mieux oublier sa
réalité. Marqué depuis sa jeunesse par l’« empreinte américaine », il
vénérera assez souvent les films (les histoires d’Hollywood) et les sports
américains (football, hockey, baseball, basket), car ces histoires et
grands récits délimitent de l'intérieur son imaginaire et son identité
depuis très longtemps. Conclusion provisoire : quand l’animal blessé vit
exclusivement au présent et s’identifie (le travail de l'empreinte) aux
productions télévisuelles et médiatiques, il cherche son destin dans celui
des autres.
La croissance phénoménale du déni de la réalité
Celui qui connaît vraiment les animaux peut comprendre le caractère des
hommes, disait Konrad Lorenz. Cela est vrai. Les observateurs les plus
attentifs de la vie dans la cage reconnaîtront aussi une autre
caractéristique inquiétante propre à l’animal blessé : il refuse activement
de voir la réalité en face. En effet, dans la cage, le second effet de la
puissante drogue se manifeste sur le plan des idées. À force de
s’intoxiquer quotidiennement de rêves, de loteries, d’histoires fictives et
d’événements sportifs arrangés, l’animal blessé éprouve le syndrome de la
pensée magique et refuse de reconnaître les irritants propres à toute
réalité. Les Québécois – et l’on refuse obstinément de le voir, ce qui
illustre magnifiquement toute la force de la drogue et confirme la réalité
du déni – n’acceptent pas la réalité, quelle soit culturelle, politique,
sportive ou autre. Qu’on pense au cycle marquant le recul du français à
Montréal, au cycle du réchauffement planétaire, au cycle conduisant les
écoles pédagogiques dans un cul-de-sac, au cycles produisant des gangs de
rue, au cycle menant au repli identitaire, au cycle achevant la polarité
politique, au cycle s’accomplissant dans la peur du suicide collectif, etc.
Conclusion troublante pour celui qui s’intéresse au monde ordinaire : le
Québécois intoxiqué se perd dans la mode au lieu de travailler sur ce qui
reste de sa réalité. Cela signifie que, du point de vue concret, ce n’est
pas le temps de se disputer sur des stratégies référendaires…
Ce déni de la réalité, qui s’exprime dans la population mais aussi chez
son élite politique, traduit aussi le refus du travail bien fait, la
négligence, et le refus de la souffrance dans la quête du plaisir immédiat
et de la consommation illimitée. La réalité est toujours souffrance et
défi, travail et obligations, même si on refuse de le voir. Ce que
l’ensemble de la population ne veut pas voir justement et que refuse de
saisir son élite, c’est que le présent qu’elle vénère pour lui-même se
caractérise pas un « laissez aller », un éloge à peine voilé du laxisme, le
renoncement de soi dans les progrès techniques, l’apologie du jeu et la
négation de la responsabilité collective. Tous ensemble dans une cage sans
chef, sans autorité, nous devenons, comme le veut la mode actuelle, des «
borderlines ». Or, lorsque l’on a reconnu les expressions du déni des
enjeux se trouvant au cœur de notre société, on remarque ensuite la
multiplication des « vies parallèles » et le goût de s’enfermer chez soi
(cocooning) d’un nombre de citoyens désabusés de vivre dans pareille
société. Face à la déresponsabilisation et la désolidarisation, nombreux
sont les citoyens qui se replient instinctivement sur leur vie privée. Ils
ne veulent pas voir la blessure ni envisager la nécessité du sursaut et de
la responsabilité.
Repliement psychologique vers la vie individuelle rêvée
Lorsque la situation dans la cage semble difficile et perdue, la cécité
sociale augmente et les citoyens, qui reviennent naturellement en arrière,
ont tendance à se réfugier dans la recherche individuelle du confort et de
l’indifférence. Incapables d’envisager le dégagement, c’est-à-dire la
sortie d’un cycle psychologique infernal, de nombreux animaux blessés, à
l’intérieur d’un même groupe, attaquent les autres et participent à la
concurrence inter-espèce. Plutôt que de s’orienter vers la sortie de la
cage, ils utilisent le langage des autres et participent à sa construction.
Ils deviennent dépendants de leur cage car ils ne la remettent plus en
question : la cage est devenue leur mode de pensée. Quand on demande ce qui
unit les Québécois, les intellectuels de l’actualité regardent dans la
mauvaise direction : ils parlent alors de concepts qui n’ont plus de
signification pratique pour le monde ordinaire qu'est l'électorat, comme
l’égalité, l’équité, la démocratie et la justice… Par leurs discours
universitaires et « politiquement vendeurs », ils démontrent qu’ils sont en
retard d’un cycle complet sur le mouvement général de la société.
En vérité, dans la cage, la vie est plus simple et moins philosophique :
les citoyens, à l’image des autres nord-américains qui leur servent de
modèles, rêvent de matériel. En effet, ils rêvent de téléphones
cellulaires, d’ordinateurs portatifs, d’écrans plasma, de voitures neuves
et de grandes maisons en banlieue ! Quand vous êtes clairement confrontés à
vos limites psychologiques et physiques, quand vous ne voyez plus comment
sortir ou que vous ne désirez plus sortir, alors vous prenez tout le temps
présent pour aménager votre espace intérieur. L’animal blessé, au lieu de
réaliser l’importance de l’élan et du saut hors de la cage, a tendance (et
il ne sert à rien de lui en vouloir) à nier la réalité et à se replier vers
la vie rêvée : il meuble lentement sa cage.
Les expressions circulaires de la profonde blessure
Comment cela est-il possible ? C’est que dans la cage, c’est-à-dire dans
la prison intérieure que confirme notre langage, on cherche à se replier et
à s’oublier. De l’intérieur de la cage, dans un monde intoxiqué, il est
très difficile de voir la possibilité du « sursaut ». Anesthésié par les
drogues qu’il contribue à s’injecter en empruntant les effets de la mode,
l’animal devient dépendant d’un ordre supérieur. Et à force de s’engourdir
devant la seule réalité médiatique qu’est sa « télévision-réalité » ou sa «
radio-démagogie », il perd les mots qui lui permettraient de penser la
possibilité même de sa libération. Il ne cherche qu’à oublier la blessure
profonde qui le fait souffrir. L’homme, disait le pharmacologue Henri
Laborit, est un animal qui, devant l’épreuve, peut accepter de combattre,
ne rien faire ou s’enfuir…
De l’importance d’ajuster la politique au type de blessure de l’animal
Les Québécois blessés, et ils sont nombreux et audibles, tournent comme
des bêtes dans la cage en espérant trouver une sortie. Cependant, ils
s’épuisent. Plus précisément, devant le sentiment de panique, ils manquent
de force et de créativité pour trouver le vocabulaire du redressement qui
favorisera le lever de la tête. Si la tête se relève enfin, elle pourra
voir ce qui se passe à l’extérieur. Blessées dans leur orgueil et craignant
de plus en plus pour leur avenir, les bêtes tournent sans cesse comme dans
un cirque. Cela est si évident que les bêtes, angoissées et étourdies,
n’hésitent même plus à se critiquer et s’attaquer ouvertement elles-mêmes -
elles se cherchent désespérément un chef, c’est-à-dire un membre de l’élite
qui trouvera les mots pour canaliser l’énergie encore disponible afin de
quitter la cage. Quand les bêtes tournent, intoxiquées et malades, elles ne
voient même plus la réalité : elles dépensent en désespoir l’énergie vitale
qui doit, en temps et lieu, servir au travail du redressement, à l’élan
conduisant au suprême exercice : le saut vers la liberté.
Dominic Desroches
Département de philosophie / Collège Ahuntsic
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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