Le Québec comme lieu de transit : rester ou partir ?

Une interprétation de notre rapport trouble à notre territoire

Penser le Québec - Dominic Desroches

« C'est un peu de nous tous
en celui qui s'en va
et c'est en celui qui naît

un peu de nous tous
qui devient autre »

Gaston Miron
***
Le Québec, on le réalise lentement, n’est peut-être pas une finalité en
lui-même. Il se peut que la réflexion sur l’histoire, associée à une pensée
des cycles, nous rappelle que le Québec doit être enfin compris pour ce
qu’il a toujours été : un espace à découvrir, un point de passage, un
relais, un port d’attache, bref un lieu de transit dans la marche de
l’homme en Amérique.
Ce texte entend réfléchir sur la signification du territoire québécois.
Aux limites de l’imagination et des faits historiques, il montre que cette
terre québécoise n’a jamais été définitivement acquise et que la façon de
l’habiter peut nous apprendre beaucoup sur le lieu lui-même, qui demeure
toujours un espace délimité et marqué par les grands cycles. Il part du
présupposé que l’histoire se répète toujours autrement et que les
populations humaines se caractérisent par leur mobilité et leur goût des
richesses.
La découverte du lieu : rester ou partir ?
Au XVIe siècle, lorsque les explorateurs européens découvrirent le lieu,
ils ne cherchaient pas le Québec, mais bien un passage pour la Chine. La
première question qu’ils se posèrent, et certains se la posent encore
aujourd’hui, est la suivante : vaut-il la peine de rester ? Est-ce qu’on
investit ici ou que l’on descend vers le sud ? Est-ce que les richesses
trouvées sur place permettront de payer les coûts du voyage ? Autre
question assurée : est-ce que le froid, qui rend difficile le travail de la
terre et problématique la survie des explorateurs, anéantira les chances de
trouver un passage pour l’ouest ? Ces questions reviennent toujours à la
même : rester ou partir ?
Certains sont partis, d’autres sont restés. Si les vikings ont exploré,
dès le Xe siècle, la pointe est du territoire afin d’y implanter des
comptoirs de commerce, ils n’ont pas cru bon de l’investir et de l’habiter
à l’année. Or qu’y trouveront les navigateurs français dès leur arrivée au
XVIe ? Réponse : des communautés autochtones qui, bien qu’ayant un style de
vie nomade, tirent profit de l’immense territoire. Ces communautés
autochtones, vites qualifiées de primitives, sauvages et indiennes,
vivaient dans des tentes et se déplaçaient au rythme des saisons. Pour
survivre, elles pratiquaient les arts traditionnels de la cueillette, de la
pêche et de la chasse. Visiblement, elles n’avaient pas besoin des nouveaux
arrivants chrétiens…
Ceux qui sont restés sur le territoire de la Nouvelle-France ont dû, par
missions d’explorations successives, et aidés par les guides autochtones,
en dresser les cartes géographiques. En l’arpentant un peu à reculons, ils
en ont commencé lentement la colonisation. Coloniser veut dire que l’on
trouve des lieux d’établissement qui deviendront, par le travail acharné
des colons, des villages et des villes.
L’enjeu : s’enraciner en un lieu hostile et convoité
C’est ainsi que les Chrétiens français, pratiquant l’évangilisation du
territoire, rencontrèrent davantage les Premières Nations, baptisées
Indiens. Ils ont ensuite connu les défis de la survie en terre hostile.
Parfois opposés et souvent complices des Indiens, les tuant plus par les
maladies (scorbut) que par les armes, les explorateurs ont navigué, marché,
peiné, prié et fondé des villes. Développée ultérieurement aux colonies du
sud, la Nouvelle-France a été caractérisée par un seul enjeu fondamental :
comment parvenir à habiter un territoire immense, beau et sujet à la
convoitise des autres ? Hostile par la rigueur de son climat et convoité
par les Britanniques.
La conquête est le récit de cette bataille européenne pour la possession
de l’immense terriotoire ou du futur empire. Cette bataille s’est soldée
par la défaite de Montcalm et la victoire de Wolfe. Cette défaite allait
modifier à jamais la colonisation du territoire, jadis un espace ouvert.
Au XIXe siècle, notons-le, de nombreux Canadiens français menacés par la
misère et la pauvreté, ont dû choisir d’émigrer au nord des Etats-Unis.
Jadis convoité et espéré, le territoire fut abandonné par plusieurs milliers
de descendants français. On cherchait alors la survie dans les chantiers et
les manufactures, tout comme l’or et les richesses faciles à obtenir.
Le défi moderne : construire un État québécois et réaliser le rêve

Après les épisodes multiples d’exodes et les deux premières guerres
mondiales qui s’étaient en partie déroulées chez la mère patrie, les
habitants du Québec, bousculés par les progrès de la modernité politique,
choisirent d’habiter plus concrètement l’immense territoire. Il s’agissait
alors, ils n’en mesuraient pas encore toutes les difficultés, de se battre
pour mettre sur pied le premier et seul État moderne de langue française en
Amérique. Ce défi allait naturellement de pair avec la nécessité
d’exploiter les ressources et d’assurer des services à une population en
pleine croissance.
De plus en plus formée à l’étranger et fière de ses réalisations rapides,
l’élite de la population rêvait d’un défi à sa hauteur, c’est-à-dire à la
hauteur de ses ambitions juvéniles. Elle se proposa alors de construire des
barrages, de faire de nouvelles routes et de réaménager à son goût le
territoire. Ainsi assurait-elle son autonomie par la construction
d’infrastructures puissantes et d’institutions prometteuses. C’est ainsi
que, de concert avec le projet porteur de la Révolution tranquille, les
Québécois ont formulé, par la voix politique, le souhait d’être « maîtres
chez eux », car la maîtrise du territoire est une étape décisive dans la
construction du futur pays. À la seule idée de maîtriser enfin l’immense
territoire recelant tant de richesses, plusieurs Québécois ressentirent non
sans raison le sentiment précieux de la fierté.

C’est ensuite en réfléchissant à l’idée d’indépendance politique que se
sont déroulées quatre décennies de l’histoire moderne du Québec. Le cycle
politique mondial, à la suite de la seconde Guerre, a été bien vécu ici et
a favorisé les projets nationaux et l’établissement progressif du modèle de
l’État-providence. On menait alors au Québec des luttes syndicales, on se
réclamait du féminisme, on se révoltait avec le mouvement étudiant, et l’on
exprimait, en s’inspirant d’autres pays du monde aussi en quête de liberté,
sa propre différence. Cela signifie qu’il se passait quelque chose d’unique
ici, en Amérique française : un peuple se préparait lentement et
démocratiquement à réaliser sa souveraineté politique et ce, sans
arrière-fond de violence ni de corruption. Mais cela n’allait pas plaire à
tous…
Accomplissement du cycle et l’urgence d’une nouvelle interprétation
Mais quand on ne réussit pas à tirer pleinement profit du cycle, alors le
cycle, plus fort et plus grand que nous, peut venir à bout de nous. Au lieu
de réussir ce que d’autres avaient réussi avant eux, dans d’autres
contextes et avec d’autres moyens, la population québécoise se divisa
elle-même et le projet, malgré sa tendance, échoua à deux reprises. C’est
après ces deux amères défaites, dont la dernière marquera à jamais
l’imaginaire québécois, que le grand cycle reprit son emprise sur le rêve
de quelques visionnaires épris de justice, d’équité et de démocratie.
Or que nous dit aujourd’hui l’interprétation des grands cycles ? Elle
nous rappelle qu’il y a un temps pour chaque chose et que les opportunités
ne viennent pas de nos désirs. Elle nous rappelle également que les temps
changent et que les enjeux politiques, jamais abstraits, se sont élargis,
modifiés, comme le langage qui les porte toujours. La population semble
s’éprendre de jeux, de virtuel, de communication, d’environnement et de
globalisation. Doit-on lui en vouloir ? La réponse est non, car on ne peut
pas en vouloir à ceux qui veulent vivre suivant les impératifs de leur
époque.
Comprendre les impératifs de la civilisation panique
Au Québec certes, comme partout d’ailleurs, les humains tentent de penser
de manière globale, voilà pourquoi ils veulent absolument discuter de
l’environnement et de possibles vies interstellaires. Faisaint fi de
l’histoire réelle, de la famine, des guerres et des bienfaits de la
lecture, les humains cherchent à profiter des dernières années de stabilité
de la « planète » afin de s’amuser et de vivre à leur manière la montée de
la civilisation panique.
Au Québec, il ne reste plus qu’à nous ajuster aux grands cycles, non pas
parce qu’ils sont grands ou déterminés, mais parce que l’été précède
l’automne et que l’histoire des hommes relève d’une liberté qui a beaucoup
à voir avec les conditions matérielles et idéologiques. Refuser les cycles,
c’est se confiner à la sortie, c’est nier la réalité, donc mal penser. Si
la période actuelle est celle des loisirs individuels, des expressions
aériennes du monde et des « vies parallèles », et que nous persistons
envers et contre tous à chercher à l’intérieur ce qui se trouve à
l’extérieur, alors notre pensée nous poussera à la contradiction et nous
serons malheureux.
On devra retenir ici que le Québec, à l’intérieur du grand tourbillon
contemporain, est devenu subtilement une « nation » et qu’il se trouve par
là excentré et gouverné de l’extérieur. Participant comme nation à
l’édification légitime d’un gouvernement multinational, le Québec revient
lentement au début de son cycle. Le dernier cycle s’est peut-être achevé en
1995, le jour du second échec référendaire. Autochtones dans la
mondialisation à la mode, les Québécois revivent sans surprise les exodes,
voient leur langue menacée, assistent à la critique simpliste de leurs
réalisations historiques, sont confrontés à l’incertitude des
infrastructures et abandonnent dans la marée le rêve de leurs ancêtres,
c’est-à-dire le rêve des explorateurs qui voulaient construire un empire
français en Amérique.

L’histoire du Québec comprise à travers le prisme du cirque
On tirera les conclusions, provisoires certes, qui s’imposent à la suite
de la présentation des prémisses faisant du Québec un lieu de transit.
Allons-y lentement, sans précipitation, sans égard aux nouvelles de
quotidiens et des bulletins de nouvelles, car la vérité est à ce prix.
Si le cycle de l’Amérique nordique s’accomplit, cela signifie que le
trajet réalisé nous pousse à nouveau vers la tente autochtone, non plus la
petite tente de peaux, mais plutôt le grand chapiteau. On dirait en effet
que le Québec a tiré profit de sa modernité en accomplissement l’idée de
cirque. Qu’est-ce qu’un cirque ? De circus, qui signifie tourner en rond,
le Québec est devenu le cirque de lui-même, c’est-à-dire que le cirque est
le modèle historique de la construction artistique de son imaginaire le
plus profond.
Portant en eux leur passé autochtone, les Québécois savent bien que la
maison, fut-elle solide, n’est qu’une tente et que le froid est la plus
grande menace qu’ont connue les explorateurs du territoire. Ils savent aussi
que leurs plus grands héros (Radisson, La Salle, Jolliet, Iberville) sont
des « coureurs des bois » qui n’ont jamais habité la terre, mais qui ont
cherché les richesses à l’extérieur. Ils ont compris sans doute, à l’image
de la réussite mondiale qu’est devenue le Cirque du soleil, que le profit
rapide ne se trouve pas ici, mais dans l’exportation de ce que l’on fait de
mieux : nous amuser et amuser les autres. Au lieu d’approfondir leur
culture et de dominer leur territoire, les Québécois ont toujours montré
une tendance à vouloir le quitter, sinon à exporter leur savoir-faire,
c’est-à-dire à ne jamais s’engager dans leur propre réalité. Reçu des
autochtones et des Européens, développé pour être exporté à partir de
Montréal, le Cirque du soleil est le modèle triomphal de l’histoire
cyclique du Québec. Artistique, électronique et éphémère par définition,
l’art du cirque ne pouvait se développer pleinement que chez nous. À
l’image du Québec imaginaire et réel, le cirque se déplace de ville en
ville, nomade et découvreur, spectaculaire et drôle, acrobatique et de
courte durée ; il montre excellemment aux autres ce que nous sommes,
c’est-à-dire les amuseurs volontaires et étouris d’un grand cycle qui nous
dépasse toujours.
Dominic DESROCHES

Département de philosophie / Collège de Ahuntsic
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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