La tyrannie douce

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« On s’étonne en effet de la facilité avec laquelle, partout, et malgré nos moyens technologiques, on a suspendu les parlements et les tribunaux. »


Le 3 avril dernier, un homme promenait son chat sur la plage du Grau-du-Roi, près de Montpellier. Seul avec son animal en laisse, il s’était aventuré derrière la dune où il croyait n’être vu que du ciel et de la mer. Mal lui en prit. Sa présence n’a pas échappé au drone de la brigade nautique. Sur le chemin du retour, une voiture de police l’attendait. Le pauvre eut beau protester que, seul sur une plage, il ne pouvait infecter personne… sinon les policiers venus à sa rencontre. Il écopa d’une amende de 135 euros !


Ces mêmes interpellations tatillonnes se sont reproduites sur les côtes de Bretagne où l’on a verbalisé des habitants qui vivent depuis toujours à deux pas de l’océan. Récemment, l’écrivain Jean-Christophe Ruffin racontait comment des drones pistaient aussi les promeneurs solitaires coupables d’avoir voulu contempler le mont Blanc en arpentant les sentiers de Saint-Gervais à 1400 mètres d’altitude en Haute-Savoie.


Certes, il faut se féliciter de voir nos sociétés se mobiliser comme un seul homme — au mépris même de la croissance économique pour une fois — afin de sauver des vies. La date mérite même d’être soulignée en rouge sur le calendrier. Mais il arrive aussi que cette quête de la santé, poussée à ses limites afin de nous protéger coûte que coûte de la mort, se transforme en douce tyrannie.


Ce pas a été indéniablement franchi le jour où l’on a choisi de laisser mourir des vieillards sans le réconfort de leurs proches. Étrange tout de même que, dans une société qui ne cesse d’exalter l’« aide à mourir », une aide pourtant réclamée par une infime minorité de la population, on laisse trépasser des vieillards sans la moindre présence humaine. Comme si la première « aide à mourir » et la plus essentielle de toutes n’était pas justement la présence d’un autre. Tout cela au nom d’un étrange Dieu appelé Santé qui, au mépris de toute humanité, autoriserait les hommes à laisser leurs semblables mourir seuls.


On savait depuis Tocqueville que les sociétés démocratiques n’excluaient pas le despotisme, à condition que celui-ci s’exerce au nom de la majorité et en douceur. On s’étonne en effet de la facilité avec laquelle, partout, et malgré nos moyens technologiques, on a suspendu les parlements et les tribunaux. Certes, cela s’est fait au nom de l’unité de la nation face à l’adversité. Et il faut s’en réjouir. Mais jusqu’à un certain point seulement. Car, dans la plupart de nos pays, l’opposition s’est muselée d’elle-même comme par magie. Même le célèbre « Gaulois réfractaire » ne fait pas exception. Partout, les contre-pouvoirs se sont tus. À l’exception des médias. Ce qui n’est pas sans créer un réel déséquilibre et conforter une certaine dictature de l’émotion. Comme si, entre-temps, la terre avait cessé de tourner.


« Les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent », disait l’impitoyable Dr Knock. Longtemps avant la dictature du « Care », le chef-d’œuvre de Jules Romain nous avait montré à quel point, érigé en absolu, l’impératif de la santé se transformait en tyrannie. C’est ainsi qu’en dépit de toute compassion, et même par moins vingt degrés en plein hiver, on force les fumeurs à assouvir leur vice à neuf mètres de la porte d’un hôpital.


Avec la même logique, certains se sont crus justifiés de proposer le confinement obligatoire de toutes les personnes de plus de 70 ans. Comme si les vieux n’étaient plus des citoyens comme les autres et qu’ils n’étaient pas en mesure d’apprécier par eux-mêmes le risque qu’ils étaient prêts à courir. « Laissez-nous mourir comme nous voulons ! », s’est exclamé dans une saine colère le philosophe André Comte-Sponville dans les pages du quotidien Le Temps.


C’est ici que la politique prend tout son sens et qu’elle ne saurait se cacher ni derrière la vérité scientifique ni derrière l’impératif médical. Ni l’une ni l’autre ne devraient avoir le dernier mot. Car, je me trompe ou il y a dans ce confinement mortifère le danger de perdre et d’oublier tout ce qui fait le sel de la vie, à commencer par les contacts humains, les bises et les accolades.


En France, cette convivance, comme disent avec tant d’élégance les Catalans, est symbolisée avant tout par la sociabilité des bistrots et des restaurants que le pays a depuis longtemps érigée en art de vivre. Or, comme le rappelaient cette semaine 18 grands chefs appartenant au Collège culinaire de France, ceux-ci sont aujourd’hui en danger de mort, alors même que les queues ne cessent de s’allonger au service à l’auto des McDo. Il n’y a pas que la maladie qui est mortifère.


Est-il exagéré de craindre qu’en éternisant ce confinement, nous risquions une certaine déshumanisation ? Une certaine perte de contact avec les autres ? La discipline du confinement a révélé un grand humanisme de la part de chacun. Son prolongement inconsidéré pourrait signifier exactement le contraire. Il ne s’agit pas d’appeler à un déconfinement sans règles. Mais de savoir que toute liberté implique un risque. Et que rien ne nous guérira jamais de cette maladie mortelle qui s’appelle la vie.