La théorie des attentes croissantes

1996


Nous sommes tous Québécois. Voilà le message que certains médias anglophones ont choisi de retenir du discours de Lucien Bouchard à leur communauté. D'autres furent plutôt déçus de n'entendre aucun engagement concret en ce qui concerne ce que l'on nomme la liste d'épicerie des Anglo-Montréalais.
D'une ambiguïté particulière, on pouvait quand même en extraire des éléments qui prêtent à la réflexion quant aux questions de la langue, de l'avenir de Montréal et des relations dites interculturelles.
Au delà de sa profession de foi sur les intentions souverainistes de son gouvernement, le discours de lundi soir a tenté d'en donner autant aux anglophones qu'aux francophones. D'où la réaction plutôt froide dans les tribunes téléphoniques anglophones du lendemain...
Aux francophones, M. Bouchard confirmait que le français devait bel et bien être la langue «commune» du Québec, une expression qui, pourtant, en avait fait tiquer plusieurs tout récemment! Reconnaissant que la majorité déjà fragile de francophones sur l'île de Montréal risquait fort de se transformer en minorité, on serait en droit de s'attendre à ce que le gouvernement prenne les mesures appropriées pour l'éviter. Voilà qui pourrait être encourageant.
Aux anglophones, M. Bouchard affirmait avoir porté attention à leurs «inquiétudes» qui, dans les faits, sont des revendications. En mentionnant la question de l'accès aux écoles anglaises et aux services gouvernementaux en anglais, une énorme boîte de Pandore risque fortement de s'ouvrir maintenant aux pieds du gouvernement.
A ce chapitre, il fallait décoder le double message - empreint de prudence et fort prévisible - qui émanait le lendemain des leaders anglophones. Primo, ils confirmaient ne pas avoir entendu d'engagement concret ou nouveau. Secundo, ils se disaient néanmoins prêts à donner au premier ministre quelques mois avant de livrer la marchandise...
Mais il y avait autre chose dans ce discours qui pourrait aider à l'ouverture définitive de la boîte de Pandore de la liste d'épicerie. M. Bouchard - tout en affirmant que Montréal doit être francophone - semble y voir une société biculturelle française-anglaise. C'est cette diversité laquelle n'est ici qu'une bipolarité qui est tant vantée par le ministre Serge Ménard.
Le portrait que le discours faisait de Montréal semblait dater de l'époque d'avant la loi 101 où, il est bien vrai, deux sociétés parallèles et dont la culture était relativement homogène coexistaient et se divisaient le territoire. Lorsque M. Bouchard parle des «deux communautés linguistiques majeures du Québec», et des «deux grandes cultures» du Québec, on dirait presque un Canada inversé.
Et pourtant toute l'histoire du nationalisme moderne québécois est basée sur la construction d'une société pluriethnique de langue française où une minorité anglophone conserve une série de droits collectifs pour des raisons historiques. Ce n'est donc pas d'un Québec ou d'un Montréal «biculturel» dont il s'agit.
C'est à cette tentation - enrobée par plusieurs leaders anglophones dans un discours rassurant de «tolérance» et d'«ouverture» - qu'il faut résister.
Le Montréal d'aujourd'hui voit sa francité fragilisée par un certain nombre de facteurs qui vont bien au delà du fameux exode des francophones vers les banlieues ou l'existence de commissions scolaires confessionnelles. Malheureusement, sa précarité ne pourrait qu'être renforcée par un discours public favorisant le «biculturalisme» et la bilinguisation croissante de l'Etat québécois.
Le Montréal d'aujourd'hui n'est plus - Dieu merci - une société biculturelle. Montréal est devenue une société pluriethnique et de plus en plus interculturelle. La grande question en cette fin de siècle est la suivante: dans 50 ans, cette société sera-t-elle surtout de langue anglaise ou française? En fait, ce qui manque à Montréal, c'est le renfoncement de sa francité et une intégration plus efficace des nouveaux arrivants qui s'y installent à plus de 90 %.
Et ce, parce que Montréal demeure un des terrains sur lesquels le français et l'anglais entrent encore en compétition ouverte de manière quotidienne. Ce qui n'en fait pas une société biculturelle mais bilingue, où le français est continuellement fragilisé par cette même concurrence.
Il n'y a pas à en douter, ces constatations entrent directement en conflit avec la liste d'épicerie des Anglo-Montréalais. C'était le cas dans les années 70 et 80 chaque fois que Robert Bourassa se laissait enfermer dans cette même boîte de Pandore. Et de toute évidence, cela demeure encore d'une vérité frappante.


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