Des vessies pour des lanternes

1996

La semaine dernière, je faisais état de l'arrivée de gros sabots d'Ottawa dans le dossier de l'intégration des immigrants à Montréal. En même temps, plusieurs politiciens et leaders d'opinion d'ici croient en toute bonne foi, détenir la clé de l'intégration des allophones: les commissions scolaires linguistiques.
Lucien Bouchard entend d'ailleurs demander à Ottawa un amendement à la Constitution qui remplacerait protection accordée aux commission confessionnelles par une garantie de nature linguistique. On a dit qu'Alliance Québec avait appuyé le premier ministre lors de leur dernière rencontre «privée» alors que c'est plutôt ce groupe qui, à l'instar des autres organismes, fait cette demande depuis longtemps.
Pendant que le gouvernement s'active avant que les Etats généraux sur l'éducation n'aient terminé leurs travaux, une question demeure en suspens. Des commissions linguistiques seraient-elles vraiment une panacée en intégration et francisation des allophones? Voyons d'abord les faits.
Jusqu'aux années 1970, deux allophones sur trois s'anglicisaient. Même parmi les 193,000 allophones arrivés depuis la loi 101, seulement 36,000 se sont francisés, soit 18%! Les trois quarts n'ont fait aucun transfert et 17,000 sont passés à l'anglais. Cette rétention marquée des langues d'origine et cette assimilation à la minorité sont uniques au Québec.
Dans les autres provinces, l'anglais s'impose conformément au principe sociolinguistique voulant que la force d'une langue se mesure à son adoption comme première langue par une forte proportion d'immigrants, et non par un simple usage public.
Il va sans dire que ce petit nombre d'allophones francisés ne pourra colmater les séquelles de l'anglicisation de plusieurs générations d'immigrants et de milliers de francophones. D'autant plus que 40% des allophones travaillent encore en anglais et qu'une proportion élevée fréquentent des cégeps et universités anglophones juste avant l'âge où ils feront un transfert définitif qui peut dicter la langue maternelle de leurs enfants. Ajoutons la minorisation imminente des francophones sur l'île, et la combinaison est plus qu'inquiétante.
Tout sociolinguiste sérieux sait que la simple connaissance plus ou moins maîtrisée du français par les allophones ou un usage public aléatoire ne sauraient contribuer à sa pérennité en situation de concurrence. Le français est d'ailleurs en voie de devenir pour de nombreux allophones une «troisième» langue précédée de la leur et de l'anglais.
Mais on dit maintenant que les commissions linguistiques régleront le problème. Et pourtant, seulement 25% des allophones sont d'âge scolaire. Quant aux adultes, seul un aménagement linguistique cohérent et stable dans la région montréalaise fera la différence. Il faut également comprendre que - nonobstant les sirènes de la rectitude politique - tout renforcement de l'anglais minerait une intégration déjà faiblarde.
D'ailleurs, le français a peine à surnager même dans les écoles françaises de l'île. Cela est dû non seulement à la diminution du nombre de francophones mais aussi à la force de l'anglais dans plusieurs milieux de travail des parents et dans leurs quartiers. N'oublions pas que l'école est un reflet de la société et non un laboratoire d'ingénierie sociale déconnecté de celle-ci.
De plus, si nous avions une commission scolaire francophone, elle devrait absorber les allophones du secteur protestant qui sont naturellement portés vers l'anglais (Coréens, Chinois, Indiens, etc.). Leur arrivée réduirait la proportion déjà chancelante de francophones dans le réseau catholique actuel et accentuerait l'anglicisation en dehors des classes. Et que dire du fait qu'avec ou sans amendement, nous n'aurons jamais de réseaux vraiment déconfessionnalisés. Si les écoles juives et autres institutions subventionnées demeurent, catholiques et protestants auront aussi leurs écoles...
Bref, des commissions linguistiques aideront peu à la francisadon et risquent même de l'affaiblir dans un premier temps avec l'arrivée d'allophones naturellement portés vers l'anglais. Quant à la minorité anglophone, elle profitera d'un amendement qui renforcera et centralisera son contrôle. Et qui nous dit qu'avec ce nouveau statut constitutionnel, les juges de la Cour suprême ne s'en donneront pas à coeur joie lorsque viendra l'heure de l'«interpréter» avec la largesse qui les caractérise quand vient le temps de renforcer l'anglais au Québec?
Cet enchâssement du pouvoir des commissions linguistiques pourrait aussi remettre en question une décentralisation vers les écoles que de nombreux francophones réclament et que les Etats généraux pourraient fort bien recommander. L'obtention de cet amendement se ferait également au prix d'une légitimation de la Constitution canadienne. Comment les fédéralistes décentralisateurs pourraient-ils continuer à se réclamer de l'illégitimité de la Constitution en échange d'un nouvel arrangement une fois qu'on l'aura nous-mêmes modifiée? Quant aux souverainistes, leur cause en sera d'autant affaiblie.
Si des commissions linguistiques ne seraient pas la fin du monde, elles ne seraient pas non plus la panacée que l'on espère. Quant aux risques politiques, ils sont élevés en échange de peu. D'ailleurs, M. Bouchard pourrait fort bien découvrir un Jean Chrétien plutôt ouvert à un amendement qui ne lui coûterait rien - le seul qui a l'appui des Anglo-Québécois - mais qui lui rapporterait gros. D'autant plus que Terre-Neuve cherche à négocier un amendement semblable. Quelle belle occasion de faire dans la coopération bilatérale à l'«intérieur» du régime actuel.
Dans un tel contexte, y a-t-il vraiment lieu de lâcher la proie pour l'ombre et de risquer de créer l'illusion que l'on pourrait dorénavant faire l'économie d'une intégration et d'un aménagement linguistiques clairs, cohérents, stables et efficaces?


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