Les vrais coupables

1996

Jean Chrétien appelle au calme sur le front de la langue! Après avoir excité les anglophones, M.Chrétien cherche donc à «calmer» les francophones qui sortent lentement de leur torpeur.
Pauvre Jean Chrétien. Le voilà qui nous supplie de «respecter» la loi 101 ou plutôt, la loi 86. Bizarre comme les adversaires les plus notoires de la loi 101 nous enjoignent maintenant de «respecter» ce qu'il en reste. Pauvre petite loi 101: toute déchiquetée par les juges nommés par Ottawa! Vous avez raison, M. Chrétien, il faut toujours avoir du «respect» pour les morts. Quant à la loi 86 - fort vivante -, on vous comprend de l'appuyer maintenant qu'elle nous mène à un beau bilinguisme Canadian.
Pauvres fédéralistes. Vous êtes néanmoins pris de panique à la pensée de voir Howard Galganov à Wall Street colporter votre propre délire sur les «droits» supposément bafoués des anglophones. Et pourtant, M. Galganov est comme vous. Il n'est qu'un humble disciple du bilinguisme officiel. De quoi avez-vous honte, tout à coup?
Mais n'ayez crainte! Les «faux» modérés anglophones viendront à votre rescousse. Ils tenteront de convaincre Galganov de ne pas aller à New York parce qu'ils craignent que ce voyage ne puisse mettre en péril leur minutieux travail visant à convaincre Québec de ne pas renforcer la loi 101. Si l'homme n'allait pas à New York, se disent-ils, peut-être les francophones et les «méchants» militants du PQ se rendormiraient-ils paisiblement.
Ah! les «méchants» militants du PQ! Comme ils font d'exquis boucs-émissaires pour ceux qui prétendent que le français ne s'est jamais aussi bien porté. Vous les connaissez ces «méchants» militants: ces «purs et durs», ces «radicaux» qui osent demander le respect de leur propre programme. Un peu plus et on leur reprocherait d'être encore souverainistes. Mais si les péquistes ne sont pas responsables d'une crise linguistique qui revient de manière cyclique, qui peut bien l'être?
Et si la source du problème tenait de l'opposition viscérale des Anglo-Québécois aux lois linguistiques et du travail de sape contre celles-ci mené par le fédéral, la Charte canadienne des droits et les tribunaux? Car c'est bel et bien cette combinaison qui, depuis 20 ans, est le véritable facteur de déstabilisation de la paix linguistique au Québec, et non la loi 101.
Rappelons-nous que les crises récurrentes dans l'affichage sont le fruit de l'ingérence des tribunaux dans ce dossier. Rappelons aussi que cette ingérence provient de décisions rendues par des juges non élus et nommés par le premier ministre du Canada. Ce sont eux qui imposent au Québec leur propre vision de ce que devrait être notre aménagement linguistique. En d'autres termes, c'est par le biais des tribunaux et de leurs juges que la vision d'Ottawa s'ingère dans notre politique linguistique. Et c'est ainsi qu'on gruge les pouvoirs de l'Assemblée nationale en cette matière si essentielle à l'identité québécoise.
Mais ce sont aussi les gouvernements du Québec qui ne résistent guère à cette ingérence. De fait, la loi 101 a subi plus de 200 modifications qui, pour la plupart, l'ont affaiblie et ont suivi des décisions rendues par les tribunaux. Tout cela a privé la loi 101 du temps et de la stabilité essentiels à tout aménagement linguistique. La situation actuelle du français - moins rose que ne le prétendent certains - en témoigne avec éloquence.
Mais les tribunaux ne se contentent pas d'attaquer directement la loi 101. Il leur arrive aussi d'emprunter des détours. Le 9 août dernier, la Cour supérieure - dont les juges sont nommés par Ottawa - approuvait le déménagement de 618 élèves de l'école française Dorval dans les locaux de l'école anglaise John Rennie comptant 1072 élèves. Si Québec n'intervient pas, ces 618 jeunes dont la plupart sont allophones - seront transférés dans un environnement où l'anglicisation les guette.
La décision de la juge Anne-Marie Trahan s'inspire en partie du Choc du futur et de La troisième vague de l'auteur Alvin Toffler pour imposer à ces enfants la nécessité de s'adapter au changement «en cette fin de XXe siècle». Voilà que nos tribunaux accouchent d'une jurisprudence issue de best-sellers américains! Et pourquoi pas Stephen King pendant qu'on y est?
Mais la décision Trahan est surtout basée sur l'article 23 de la Charte canadienne qui définit le droit d'autonomie et de gestion des écoles des minorités linguistiques. On y apprend que la charte d'Ottawa ne conférant des droits qu'à la minorité francophone ou anglophone d'une province, les élèves de l'école Dorval n'auraient pas droit à sa protection et à une école française distincte. Pourquoi? Parce qu'ils font partie de la «majorité» francophone!
Quant à la juge Trahan, elle en conclut que «la paix sociale est assurée par la Constitution» et qu'on n'a qu'à «observer ce qui se passe dans les pays où tel n'est pas le cas pour se réjouir de vivre ici». Oui, réjouissons-nous de vivre dans un pays où la vraie minorité - les francophones - se voit privée du droit à des écoles françaises distinctes au Québec même.
Si le Procureur général du Québec - pourtant «mis en cause» avait participé à cette cause, on aurait peut-être su ce qu'il pensait de ce théâtre de l'absurde constitutionnel. Il aurait pu aussi expliquer comment le gouvernement entend réussir à créer des commissions scolaires linguistiques s'il ne peut protéger l'intégrité d'une seule petite école francophone.


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