La sève de la nation

Chronique de Robert Laplante

Les souverainistes se lanceront donc à cloche-pied dans la campagne électorale. Secoués pas les sondages, pris dans les convulsions de l’incompétence consacrée et dans les incantations pour conjurer le sort qu’annoncent les sondages, plus rien désormais n’habille la classe politique – toute la classe politique. Car les désarrois péquistes sont bien loin d’épuiser toute la singulière médiocrité qui caractérise la présente dynamique politicienne. Ce que les sondages révèlent, en particulier ceux qui en ont fait disjoncter plusieurs dans les cercles péquistes, ce n’est pas seulement la dégringolade boiclairienne, c’est la totale perplexité d’un électorat qui s’éparpille pour mieux exprimer son insatisfaction en tentant de ne pas trop consentir à l’impuissance politique pourtant évidente qu’on lui propose.
L’électoralisme des uns n’ayant d’égal que la pusillanimité des autres, les partis politiques achèvent de tuer l’horizon. Ce que les sondages illustrent sans dire, c’est la dislocation du paradigme politique qui structurait les oppositions sur ce qui a pu, pendant un certain temps, se donner comme des représentations de l’avenir. Sur la plan de l’action, pour ce qui concerne la réelle transformation du réel, il n’en reste plus rien. Il n’en subsiste qu’une rhétorique creuse, que des discoureurs qui s’agitent à la recherche de la formule la plus racoleuse et la moins engageante, que des manœuvres de simulacre pour faire bouger des segments d’électorat le temps d’un sondage, histoire de déclencher le fameux « momentum » qui fait fantasmer les pedleurs du marketing politique. Les contradictions s’accumulent sous les emballages, les programmes politiques finiront le travail cosmétique.
La prochaine campagne électorale risque bien d’avoir l’air d’un véritable bal des embaumeurs.
Ce qui est mort, c’est l’avenir. Du moins, l’avenir tel qu’il se pensait avant la défaite que se refusent farouchement à voir et reconnaître les partis politiques. Le Québec des politiciens, c’est celui qui s’imagine encore en prise sur quelque chose, c’est celui qui confond la lumière sous le tapis avec l’éclat du soleil qui brille sur un large horizon. Le Canada a confisqué notre espace politique et il a colonisé l’espace mental. La politique provinciale, ne laisse plus aucune place à l’aspiration nationale. Notre Assemblée nationale est devenue l’arène d’une minorité. Les souverainistes ont perdu l’initiative historique, les fédéralistes sont devenus des inconditionnels prêts à tout laisser aller pour préserver et perpétuer l’ordre canadian.
Le Québec ne fait plus peur à personne. C’est celui de la défaite et du référendum volé. Qui s’étiole dans son incapacité de se projeter, qui craque sous les manœuvres d’Ottawa pour finir la besogne et achever de casser les ressorts de sa cohésion nationale. Ce Québec-là ratatine d’élection en élection depuis 1995. Il se pourrait bien que celle qui vient le pousse dans une régression qui se paiera cher. On ne tente pas de relever la tête pour ensuite prendre son trou comme si de rien n’était. La médiocrité présente n’est qu’un avant-goût. Elle est toxique et corrosive, elle pourrait bien venir à bout de nos plus belles réalisations. Nous condamner à recommencer.
Et pourtant les urgences pleuvent. Des choix dramatiques s’imposent en plusieurs domaines de la vie nationale. Mais l’insignifiance pèse comme jamais sur notre vie politique.
Le Parti libéral du Québec n’a plus aucun destin à proposer : il s’accommode du Canada à la petite semaine, il a consenti à notre minorisation définitive dans une structure politique à laquelle il ose à peine rêver d’adhérer officiellement. Sa soumission est aussi totale qu’hypocrite. Il a intériorisé la défaite et ne consentira à le dire que lorsque l’ordre canadian lui aura retiré toute possibilité de faire semblant. Ce n’est qu’une question de temps, du temps qu’Ottawa achète et paie en monnaie de singe : un placard dans la délégation de l’Unesco, une motion de reconnaissance inoffensive, des jobines aux notables. Et une gestion qui consent à la dégradation de plus en plus rapide des acquis conquis de haute lutte (système de santé, d’éducation, richesses naturelles, institutions culturelles,etc.).
L’ADQ n’en finit plus de se travestir dans toutes les contradictions du refus de s’assumer tel qu’il peut se mettre en scène en jouant de toutes les peurs, de toutes les lâchetés. Parti de l’autonomie dans un Canada uni, prônant une démarche constitutionnelle surréaliste carburant, pour l’essentiel, au détournement de sens et à la vampirisation du discours nationaliste d’émancipation, ce parti c’est aussi celui de l’aménagement de la condition folklorique. Jouant de tous les registres de l’inquiétude identitaire pour mieux les fusionner dans une nouvelle synthèse des anciens réflexes minoritaires avec les peurs contemporaines devant les premiers signes de l’accélération de notre minorisation, Mario Dumont aspire à occuper le premier rang dans la parade des nouveaux barons ethniques que le Canada unitaire est en train d’organiser. Il tente, comme d’autres avant lui, de draper notre infériorisation dans la rhétorique nationaliste. Pas étonnant qu’il gruge les appuis du PQ. Il y a concurrence pour occuper la place d’une Union nationale post-moderne. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de la régression politique, de la dissolution de la volonté d’agir dans la production d’une rhétorique frelatée et la satisfaction de gérer la dépendance.
Ces deux partis se rejoignent sur l’incapacité à se poser et de se tenir dans le registre de majoritaire. Ils en aiment le discours mais sont incapables de réconcilier les envolées oratoires et le passage à l’acte. L’ADQ veut bien nous représenter comme un peuple mais ne propose que des conduites de minoritaires – et encore, des conduites erratiques. Le PQ veut bien nous conduire à l’indépendance mais il ne conçoit pas d’autre politique que celle qui consiste à en parler. L’un comme l’autre se rejoignent dans une totale incapacité de penser l’action dans un champ occupé par l’adversaire et défini par l’adversité. Le premier en refusant de considérer que ses élucubrations n’ont aucun écho ni espace politique à Ottawa. Le second en s’imaginant que le combat pour l’indépendance est une affaire d’opinion plutôt que de conduite et de réalisation d’une politique nationale s’affranchissant des contraintes provinciales.
La politique provinciale dont on nous sert les thèmes en amuse-gueule n’a plus rien à voir avec notre réalité nationale. C’est de la rivalité de bourgade. Il n’y a donc rien d’étonnant à constater dans les sondages qui ont déclenché les convulsions, l’effritement des appuis au Bloc Québécois. Tout se tient dans cette logique où il risque d’achever de se faire réduire au rang d’une présence emblématique, rappel et baromètre de la folklorisation d’une ambition châtrée. Mais il n’y a qu’une façon de répondre à cela, et elle ne relève pas du Bloc.
On ne riposte à la minorisation que par le combat pour l’indépendance mené par une politique nationale audacieuse. Une politique qui s’inscrit d’emblée dans l’espace de la rupture. Une politique qui refuse de s’ajuster aux contraintes de la province, une politique définie sur les intérêts nationaux et non sur le respect des verrous. C’est cela, et cela seul, qui pourrait permettre au PQ de se mériter les appuis dont il a désespérément besoin – et donner au Bloc un rôle stratégique. Le programme péquiste, qu’on finira bien par connaître, n’aura de véritable potentiel de mobilisation que s’il est clair sur la nature et la portée du mandat électoral qu’il sollicite. Il doit se présenter devant le peuple avec l’engagement ferme de lier l’option et le mandat. Il doit se faire élire pour réaliser l’indépendance, pas pour obtenir une meilleure tribune pour en parler. Il doit en finir avec la parlote incantatoire, sortir de sa névrose référendiste et de son nationalisme consultatif. En est-il capable ? En a-t-il la volonté ? Même nourrie par toutes les inquiétudes d’un bilan qu’il s’est toujours refusé à faire, la question reste ouverte.
Les événements diront si la détermination du mouvement indépendantiste combinée à l’exaspération d’un électorat avec lequel les élites (politiques et autres) ne sont plus en phase parviendront à faire basculer les choses. Une campagne sur le déséquilibre fiscal, le bon gouvernement et la promesse d’un autre référendum ne conduira que là où nous sommes déjà : dans un espace politique confiné, dans l’univers de l’accommodement déraisonnable avec l’impuissance. Il s’agit en somme de savoir si l’électorat se résignera à voir sa classe politique continuer de construire des alibis pendant que la maison Québec s’en va en démanche. Si tel devait être le cas, ce sont les partis qui deviendront des morts vivants. L’aspiration à l’indépendance, elle, continuera de faire son chemin. C’est la sève de la nation.

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Robert Laplante151 articles

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Robert Laplante est un sociologue et un journaliste québécois. Il est le directeur de la revue nationaliste [L'Action nationale->http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Action_nationale]. Il dirige aussi l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Patriote de l'année 2008 - [Allocution de Robert Laplante->http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=752&Itemid=182]





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