La récréation est-elle bientôt finie?

Par Marie-Ève Mathieu

Le "Nous" - l'expérience québécoise



Le Québec de demain, j'y travaille aujourd'hui: enseignant la littérature québécoise à des classes multiethniques, j'ai l'habitude d'exécuter des figures acrobatiques pour arriver à ce que le «nous» québécois soit le plus inclusif possible et que des allophones ou des néo-québécois se sentent compris dans cette appellation.
C'est pourquoi je regarde avec une grande attention les efforts faits pour mieux comprendre la culture d'ici, comme par exemple le rendez-vous stratégique de l'Institut du Nouveau Monde (INM) intitulé «Que devient la culture québécoise?» et qui était présidé, notamment, par Gérard Bouchard, l'hiver dernier. Cet événement soulevait des questions passionnantes sur l'avenir d'une culture qui, espérons-le, pourra être suffisamment rassembleuse pour contourner les écueils nombreux qui la guettent. Je voyais du même oeil positif la mise sur pied de la Commission sur les accommodements raisonnables. D'aucuns s'accordaient pour dire que c'était une idée fantastique de débattre de ces enjeux en présence des deux présidents Bouchard et Taylor, des intellectuels de grande envergure.
Comment se fait-il que la donne ait tellement changé en quelques semaines? On se met maintenant à pester contre cet exercice de consultation qu'on qualifie de «couillonnage de politiciens peureux», parce que les politiciens ne veulent pas se commettre; on insulte les deux présidents en les traitant de «candides» (y a-t-il quelqu'un qui s'est replongé le nez dans Les Sources du moi de Charles Taylor récemment? La candeur n'est pas exactement le mot qui apparaît le plus juste pour décrire cet ouvrage colossal) et, surtout, on est en train de créer des blessures dans le corps social qui mettront longtemps à se cicatriser si on n'y prend pas garde.
D'abord, il faut se rappeler l'enjeu fondamental de la Commission, soit de trouver des propositions d'aménagement pour garantir que les droits individuels de chaque Québécois soient respectés. Cela ne peut évidemment se faire au détriment des droits des autres individus. Le débat doit faire appel à la raison et non aux émotions. Il faut se rappeler qu'il s'agit de notions avant tout juridiques qui, il est vrai, vont confronter nos valeurs et nos croyances.
Ceci dit, le débat est en train de déraper sérieusement dans les médias ces jours-ci. Il me semble qu'il y a des risques à éviter.
Le premier est la tentation de faire un pied de nez au Canada anglais, en nous drapant dans notre vertu parce nous examinons nos rapports avec nos minorités, alors qu'eux malmènent la minorité francophone, celle du Québec et celle des autres provinces. Si l'exercice échoue, certains pensent que les anglophones auront tout le loisir de faire du Quebec bashing sur notre dos. S'il réussit, nous pourrions être tentés de revendiquer de nouveau des avantages auprès de la fédération canadienne, afin qu'elle nous accommode. Or, la dimension fédérale-provinciale ne devrait pas colorer le débat, ou le moins possible.
Le deuxième obstacle est la polarisation entre Montréal et les régions. Il faudrait éviter de contaminer davantage ce chancre qui s'est créé depuis les dernières élections provinciales. D'une part, il y a les gens de l'extérieur de Montréal qui sont fort peu en contact avec la métropole et la craignent quelque peu pour sa violence (toute relative) et son métissage ethnique. D'autre part, il y a les Montréalais souvent assez condescendants envers les gens de la province, alors qu'ils ne connaissent pas leur réalité, n'ayant jamais vécu ailleurs qu'en ville. Le débat appartient à tous, autant à ceux de la ville qu'à ceux de la campagne, puisque les lois régissent tout le territoire et non seulement Montréal
Le troisième glissement est le jugement de valeur transculturel. La Commission ne devrait pas se mêler des croyances religieuses ou de la question de la laïcité, qui relèvent de l'opinion personnelle. Par exemple, bien des Québécoises se sentent heurtées par le port du voile. Il m'apparaît délicat que la Commission ait à trancher entre une idéologie féministe, d'une part, et l'islamisme, d'autre part. Par contre, le devoir de tous les Québécois est de s'assurer que sur notre territoire, aucun individu ne soit lésé par les pratiques religieuses des autres.
Si nous admettions la charia dans la législation québécoise, nous contribuerions à maintenir un statut juridique différent pour les hommes et les femmes, dans ce cas précis, il nous faut prendre position. Autrement dit, le libre exercice de la religion ou de la non-religion (pour les athées) doit être permis à chaque citoyen, en autant qu'il n'exige pas de modifications légales qui pourraient brimer les droits d'individus et en faire des citoyens de seconde zone.
Le dernier danger qui guette le débat, et ce n'est pas le moindre à mon avis, c'est la tension entre les «intellectuels» et les gens ordinaires. M. Bouchard a commis une erreur en disant que les médias influençaient le bon peuple. Nommément, il voulait parler du Journal de Montréal et de TVA. Il est certain qu'un grand nombre de Québécois lisent et écoutent les médias de Quebecor, cela ne veut pas dire qu'ils gobent tout ce qui leur est transmis sans rien questionner.
Son inquiétude est juste cependant: si les médias relaient des informations partiales et qu'ils sont plus intéressés à faire sensation qu'à informer, il pourrait y avoir un déficit démocratique, parce que les gens seraient mal renseignés. Le malheureux sondage sur le racisme et le martèlement de prétendus cas d'accommodements raisonnables ont certainement envenimé beaucoup le débat et enflammé la société. Cela encourage à réagir émotivement plutôt que rationnellement.
Ceci dit, la Commission se veut une consultation publique, à l'image de la démocratie. Il faut faire confiance aux gens. Même si quelques individus vont sûrement soutenir des propositions extrêmes, la plupart vont probablement opter pour des solutions accommodantes. Il est inutile de présumer que les gens peu scolarisés seront forcément les plus intolérants. À l'inverse, il ne faudrait pas penser que les intellectuels vivent en dehors de la réalité et qu'ils ne savent rien du «vrai monde». L'anti-intellectualisme est de bon ton de nos jours. La Commission est le lieu privilégié de rencontre entre des gens de tous les horizons. Le consensus, s'il émerge, promet d'être le plus sage et certainement le plus démocratique, parce que né dans de bonnes conditions.
C'est pourquoi il faut se remettre tous à nos devoirs, citoyens, professeurs, journalistes et intellectuels et sonner la cloche pour mettre fin à la pagaille naissante. Les bénéfices en seront retirés par les étudiants de mes classes, et par tous les étudiants qui, bientôt, deviendront citoyens et viendront enrichir notre culture commune.
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Marie-Ève Mathieu, Professeur de français au collège Édouard-Montpetit


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