«Cessons d'être des colonisés!»

La décolonisation, notre seule issue

Un ouvrage majeur de J.Maurice Arbour

Chronique de Gilles Toupin

J. MAURICE ARBOUR
Cessons d'être des colonisés!
Québec, Presses de l’Université Laval,
2015, 242 pages

Le mot est devenu tabou au Québec. Ne le prononçons surtout pas. Il «cache un terrible sentiment de honte qui ne peut se dévoiler au grand jour» (p. 63). Pourtant, J. Maurice Arbour, professeur à la retraite de l’Université Laval où il a enseigné le droit constitutionnel canadien et le droit international public, ne se gêne pas, dans son ouvrage intitulé «Cessons d’être des colonisés!», pour étaler au grand jour notre tare nationale. Oui, nous sommes au Québec des «colonisés» et il serait grand temps de cesser de l’être.

Et non seulement l’essayiste et constitutionnaliste affuble-t-il les Québécois de ce qualificatif - somme toute bien mérité à mon sens - mais il nous en démontre le bien-fondé dans un essai remarquablement lucide, érudit, fouillé, minutieux, informé et écrit avec une plume trempée dans une sainte colère mais qui n’enlève rien à la pertinence du propos.

Le postulat à la source de la démonstration de J. Maurice Arbour «repose sur l’idée que la reconnaissance d’une situation coloniale au Québec est le premier pas vers une libération collective, car l’indépendance n’a de sens que si elle veut délier l’homme québécois de ses attaches coloniales» (p. XVII) .

Pour reconnaître cette situation coloniale, il faut d’abord nommer la bête, ce qui est fait de la première à la dernière page de ce livre. Voilà qui est fort embêtant pour les «colonisés assimilés», comme se plaît à les appeler l’auteur, qui ont tout fait depuis les débuts de la Révolution tranquille pour faire disparaître le colonisé québécois comme sujet d’analyse. Le colonisé est disparu du discours ambiant et même de celui des indépendantistes, démontre l’auteur (sauf pour quelques exceptions), mais il n’est pas disparu «des rues de Montréal, des journaux traditionnels, des médias électroniques ou des essais politiques» (p. 83). Et tout le livre de M. Arbour est une démonstration convaincante et intellectuellement imparable de ce postulat.

Beaucoup, dont au premier rang le «Quebec liberal party», rejettent ce concept de colonisé pour le peuple québécois. Ces colonisés assimilés affirment que depuis la Révolution tranquille le Québec s’est libéré de la gangue coloniale qui l’asservissait depuis la Conquête britannique. D’autres disent que la définition du colonisé telle que rapportée par un Jean-Paul Sartre, pour ne donner que cet exemple, ne saurait s’appliquer au Québec, c’est-à-dire celle d’un peuple soumis par la violence et auquel l’on refuse les droits de l’homme. Vrai, écrit J. Maurice Arbour. Beaucoup de définitions du colonialisme ne peuvent s’appliquer au Québec. Mais il est gravé dans notre histoire, poursuit-il, que le colonisateur britannique, sans réduire la population du Québec à l’esclavage, «n’en a pas moins colonisé la province, exploité ses ressources et imposé sa loi coloniale sur tout le territoire nouvellement conquis, tout en en conservant l’espoir de pouvoir assimiler ce peuple » (p.88) . Ce colonialisme au gant de velours n’en est pas moins du colonialisme.

«L’absence de dignité qui résulte de la domination permanente du colonisateur, l’absence de la liberté collective pleine et entière et l’absence de ma totale présence au monde sont une véritable dépossession de l’être humain; pour de vrai cette privation d’être n’est certainement pas aussi insoutenable que la cravache qui s’abattait sur les épaules du colonisé africain du 19e siècle ou les atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale des Amérindiens du Canada au 19e et 20e siècle, mais elle apparaît toute aussi réelle et inacceptable. La constitution coloniale, les institutions coloniales, le bilinguisme colonial et la présence coloniale dans tous les secteurs de l’activité humaine s’avèrent pour moi un assujettissement honteux et intolérable, même si cette oppression est douce et rarement violente, voire consentie par la majorité de mes concitoyens, «encastrée dans l’ordinaire de nos jours » et qui soulève rarement la colère, comme le fait remarquer si justement Jacques Beauchemin.»

Bref, «le critère juridique de la colonisation c’est la domination » (p. 91). Et la Révolution tranquille n’échappe pas à ce schème. Arbour fait ressortir à juste titre qu’il s’agit là d’une révolution inachevée, que le discours officiel qui veut que ce sursaut des années 60 nous ait libéré de nos chaînes n’est qu’un leurre. Le nationalisme économique des Parizeau et cie, affirme-t-il, et tous les succès individuels des uns et des autres, insiste-t-il, ne sauraient être des «substituts complets et légitimes à l’indépendance d’un peuple » (p. 66).

L’essai de J. Maurice Arbour, qui a parfois des allures pamphlétaires puisqu’il est écrit par un homme qui se dit en torrieux, est particulièrement percutant lorsqu’il traite de la «nationalité de papier» que représente pour les Québécois le Canada. Sa compréhension et son analyse factuelle du cadre étatique qui nous enserre - loi constitutionnelle monarchique de 1867, celle de 1982 imposée au Québec sans approbation du peuple, mythe des peuples fondateurs, le multiculturalisme négateur du Québec, le bilinguisme institutionnel, le poids politique du Québec à Ottawa, les institutions monarchiques coloniales, etc. – est brillante dans sa démonstration de ce qu’il appelle «la mise en tutelle constitutionnalisée (de la Province of Quebec) par la loi impériale de 1867 et consolidée par la loi constitutionnelle de 1982 .» (p.94)

Le multiculturalisme de Pierre Elliott Trudeau, maquillé par certains bien-pensants au Québec en «interculturalisme», participe de cette minorisation perpétuelle du peuple québécois. Arbour démontre fort bien qu’au bout de ce «multiculturalisme» «il y a la négation et la destruction du nationalisme québécois et du peuple qui lui donne vie » (p. 106).

Ce cri de révolte, lancé avec la précision du chirurgien dans les constats, appuyé par des faits inébranlables et par la réalité politique et constitutionnelle dans laquelle est enchâssé malgré lui le Québec, serait puéril s’il n’offrait pas de porte de sortie. Il nous «faut revenir, plaide l’auteur, à la case départ, en oubliant René Lévesque et en empruntant la voie ouverte par André D’Allemagne, Pierre Bourgault, Andrée Ferretti et les autres; parler de la lutte de libération nationale, de la décolonisation et de la nécessaire indépendance. »

Pour toutes ces raisons, ce livre est un apport exceptionnel à la réflexion en cours sur l’indépendance nationale; il peut déjà constituer une pièce maîtresse des travaux entrepris par le nouvel Institut de recherche sur l’autodétermination des peuples et des indépendances nationales (ARAI) puisqu’il met la table à une compréhension poussée des entraves qui privent le Québec et sa nation de tout gouvernail.

Plus que dans une lutte pour une nécessaire sécession, affirme J. Maurice Arbour, c’est dans la lutte pour la décolonisation du peuple québécois qu’il faut résolument s’engager.

Ce texte a été publié dans le dernier numéro de la revue L'Action nationale (septembre 2016, vol. CVI, no 7)


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4 commentaires

  • Gilles Verrier Répondre

    6 octobre 2016

    Ceux qui font de la politique ne s'intéressent pas à l'histoire, en tout cas pas d'une manière dynamique. Les deux siècles et demi que synthétisent Me Christian Néron ont pourtant des applications politiques : le fardeau de la bonne foi et de la démocratie ne repose pas sur le Québec mais sur le Canada. Or, les indépendantistes sont prompts à se mettre le bras dans le tordeur pour démontrer, plus catholiques que le pape, un surplus de bonne foi et de démocratie. Ne serait-il pas temps de renverser le fardeau de la preuve ? Cinquante ans de souverainisme vécu sur le mode défensif, ne serait-il pas temps de poser quelques questions difficiles au Canada ?
    Après huit décisions constitutionnelles imposées par les autorités britanno-canadiennes, le Canada serait-il prêt à réparer son autoritarisme de grande puissance coloniale ? Le Canada pourrait-il le faire en laissant le Québec décider librement et sans condition de son destin ? Qu'attend-on pour mettre le Canada au pied du mur alors que nous avons en mains tous les éléments pour le faire ?
    Pourquoi ne pas l'avoir fait avant ? La réponse est fort simple. Le mouvement souverainiste, Parti québécois en tête, a toujours nié l'existence du colonialisme britanno-canadien. À ma connaissance, aucun discours ou texte de Lévesque ou Parizeau n'en font état. Au contraire, le souverainisme dans leur bouche est le plus souvent présenté comme n'ayant ni oppresseur ni colonisateur mais simplement, et naïvement, qu'un partenaire avec lequel il suffirait d'avoir un mandat pour négocier. La pédagogie du colonialisme, ce sont Marcel Chaput, André D'Allemagne et, en fin de comète, Pierre Bourgault qui l'ont faite.
    La parade continue avec la présente course à la chefferie au cours de laquelle aucun des quatre candidats ne semble pouvoir intégrer au niveau des conséquences politiques la synthèse académique de Me Néron.

  • Jean-Claude Pomerleau Répondre

    6 octobre 2016


    Me Néron nous rappelle que tous les changements de statuts nous ont été imposés. Difficile de nier cet argument statutaire :
    Les statuts résument et portent l'histoire.
    JCPomerleau

  • @ Gilles Toupin Répondre

    5 octobre 2016

    À M. Néron: CQFD

  • Me Christian Néron Répondre

    5 octobre 2016

    Il y a 2400 ans, Xénophon, disciple de Socrate, écrivait dans les
    «Mémorables» :

    Tout ce qui est imposé est du domaine de la violence.
    Alors examinons :
    La Proclamation royale de 1763 ? Imposée !
    L'Acte de Québec ? Imposé!
    La constitution de 1791 ? Imposée !
    L'Union de 1840 ? Imposée !
    La Confédération ? Imposée !
    L'abrogation, en 1949, de l'appel au Comité judiciaire
    du Conseil privé ? Imposée !
    La Constitution de 1982 ? Imposée !
    Le 26 septembre dernier, l'aspirant-chef, Alexandre Couillard, disait :
    C'est malheureux, Martine, mais il y a un cadre légal à respecter !
    Se soumettre docilement à la violence des autres,
    c'est ça le bonheur d'être colonisé.