La couverture électorale en démocratie

Québec 2007 - Tribune libre de Vigile

La démocratie est un système politique fondé sur le pouvoir de la parole.
En elle, ce n’est pas le plus fort, le plus noble, le plus riche ou le plus
connu qui décide, mais la réunion de citoyens ayant la parole en partage.
Ce n’est donc pas un hasard si l’invention de la rhétorique — l’art de
persuader la foule par les mots — coïncide avec le développement de la
démocratie. Car pour présenter un projet à l’Assemblée et le défendre, il
était essentiel de bien parler. Tous les citoyens ayant le droit de vote
pouvaient discuter de la chose publique et, s’il fallait user de
rhétorique, c’était pour l’emporter. Lorsque l’on réussissait à convaincre
l’auditoire en respectant les règles, on n’avait pas pour autant renié la
légitimité de la parole des autres. C’est dans ce cadre précis que l’on
entendait, en Grèce antique, augmenter la maîtrise des citoyens sur leur
destin.
Or, dans nos démocraties modernes, les choses se sont transformées. Si les
politiciens parlent encore en public, le cadre n’est plus du tout le même.
Persuader la foule à l’agora ne représente pas le même défi que séduire les
électeurs via la radio, les journaux, la télévision et Internet. En 2007,
pour que la rhétorique puisse remplir sa fonction démocratique, les
citoyens ont besoin du relais des médias, qui doivent leur montrer en quoi
les programmes des partis sont susceptibles de contribuer à améliorer leur
propre vie. En personnalisant à outrance les enjeux électoraux, les médias
semblent négliger cette responsabilité sociale et contribuer à alimenter la
désaffection des citoyens envers la politique.
L’idéal démocratique confronté à de nouveaux dangers
Ainsi, ce qui frappe dans la couverture de la campagne, c’est que les
médias paraissent avoir plus de poids que d’habitude. Pourtant, il se
dégage de la première moitié de campagne, un réel sentiment de vide.
Pourquoi ? Peut-être en raison de l’absence d’une vraie médiation entre les
citoyens et les médias et au culte de l’immédiateté qui en découle.
C’est que les médias d’aujourd’hui ne sont plus à distance des débats, ils
y participent. Ainsi peuvent-ils modifier les perceptions et orienter les
discussions, ce qui peut avoir pour effet d’influencer les électeurs
indécis. En clair : les médias peuvent, au moyen d’analyses partielles, du
travail suggestif de la caméra et de la publication de sondages à des
moments sensibles de la campagne, bouleverser les priorités électorales et proposer une lecture dirigée des enjeux. Des exemples ?
Ainsi a-t-on pu voir une station de télévision se payer un autobus de
campagne et rapporter des sondages réalisés dans des restaurants, voilà le
danger. Ensuite, il n’est pas moins grave de voir l’ex-politicien analyser
la campagne de ses amis, l’expert jugeant de l’image d’un chef, l’autre
relevant les défauts d’un discours passé en boucle, la caméra filmant une
salle pleine ou vide (selon l’angle), etc. Que penser d’un débat des chefs
organisé d’avance et soumis à 1001 contraintes pour limiter les dérapages
qui seuls, pourtant, expliquent les succès en démocratie ? Sinon que dans
un tel cirque, les informateurs tendent à oublier que leur rôle est d’abord
de montrer comment les discours qu’ils rapportent contribuent à augmenter
le contrôle des citoyens sur leur propre vie.
Les effets sur la démocratie et le pouvoir
Au quotidien, tout se passe plutôt comme si les informateurs valaient plus
que l’information, comme si l’image masquait le discours, comme si les
programme s’effaçaient derrière le salissage, comme si la lecture des
médias, qui masque les faits ou les met en évidence, devait s’imposer à
l’esprit du public. L’effet de ces dangers est au moins double : une fois
que l’on a reconnu ces distorsions de l’idéal démocratique, les citoyens
discréditent les médias et deviennent ensuite de plus en plus cyniques à
l’égard de la politique. Et chacun sait à quel point un vote de
protestation peut avoir des conséquences graves pour une démocratie.
Il ne s’agira donc pas ici de défendre une théorie du complot, ni
d’affirmer que les médias sont à la solde d’un parti, mais de rappeler que
les dangers d’informer sont réels, inévitables même, et qu’ils discréditent
le travail honnête de l’ensemble des acteurs, qu’ils soient dans les médias
ou les partis. Si le pouvoir de l’image supplante celui de la rhétorique,
la démocratie disparaît et le vrai pouvoir devient celui de la mise en
scène organisée par l’informateur, lequel défend toujours des intérêts
autres que le partage du pouvoir par la majorité.
Dominic Desroches, professeur de philosophie, Collège Ahuntsic.

Martin Provencher, professeur de philosophie, Collège de Rosemont.
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/spip/) --

Featured 3bc656a157371f8088707f1cd413e7c0

Dominic Desroches115 articles

  • 99 051

Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé