L’Italie relance la crise européenne

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Ce qui rassemble le Mouvement 5 Étoiles et la Ligue, c'est le souverainisme

En 1957, la Ville éternelle avait fait sonner ses cloches pour souligner le traité de Rome, à l’origine de la Communauté économique européenne (CEE). Presque 60 ans plus tard, c’est de Rome que vient la principale menace à cette même union et à l’euro. Normal, dira-t-on, pour un pays qui a été abandonné par celle-ci au moment de la crise des migrants et qui a exactement le même PNB par habitant qu’au moment de la création de la monnaie unique… il y a 18 ans !


Six ans après la crise de la dette grecque, deux ans après le Brexit, un an après le bras de fer avec la Hongrie et la Pologne, l’Europe est à l’aube d’un nouveau choc frontal avec l’un de ses pays membres. Et pas n’importe lequel. Cette fois, c’est la troisième puissance économique et la seconde puissance industrielle de l’Union européenne qui défie Bruxelles. Depuis un demi-siècle, l’Italie n’avait-elle pas la réputation d’être le pays le plus favorable à l’Europe ?


La formation d’une étonnante coalition entre les populistes du Mouvement 5 étoiles (M5S) de Luigi Di Maio et la Ligue d’extrême droite de Matteo Salvini annonce pourtant un affrontement sans précédent en Europe. Les mots doucereux du nouveau président du Conseil, Guiseppe Conte, un professeur de droit jusque-là inconnu du grand public, n’auront trompé personne. Pas plus que ses appels à « dialoguer avec les institutions européennes » et à « confirmer la place de l’Italie en Europe ».


Rome contre Bruxelles


Même si Bruxelles tente aussi de temporiser, l’affrontement s’annonce inévitable sur plusieurs points de l’accord de gouvernement, un document de 58 pages signé cette semaine par la Ligue et le M5S. En politique étrangère, le nouveau gouvernement cherche à réhabiliter la Russie comme « interlocuteur stratégique » alors que les sanctions économiques contre Moscou devaient être automatiquement renouvelées à la fin du mois de juin. Autre sujet de friction, l’accord veut favoriser le « Made in Italy » et réclame la ratification par le Parlement italien de tous les traités de commerce signés par Bruxelles. Le nouveau gouvernement pourrait donc faire obstacle à ceux qui ont récemment été conclus avec le Mexique et le Japon.


Mais, c’est sur la dette italienne, qui atteint 132 % du PIB, que le bras de fer semble déjà engagé. À l’encontre de toutes les règles budgétaires européennes, le programme de gouvernement prévoit une relance de type keynésien. Au menu, on trouve à la fois une augmentation des dépenses (création d’un revenu citoyen, annulation de la réforme des retraites) et une réduction des taxes (introduction d’un flat tax, ou impôt uniforme, et annulation de la hausse de la TVA). Les économistes évaluent à 100 milliards les nouvelles dépenses qui feront passer le déficit public bien au-dessus de la barre des 3 % fixée par Bruxelles.


Déjà, les milieux financiers ont réagi. L’écart entre les taux d’emprunt italien et allemand sur dix ans a franchi vendredi la barre des 200 points. « Le message de la Commission européenne est très clair : il est important que l’Italie continue à maintenir des politiques fiscales et macroéconomiques responsables », a déclaré le vice-président de la Commission européenne, Valdis Dombrovskis.


Pourtant, si Bruxelles garde pour l’instant son calme, c’est parce qu’elle sait que le nouveau gouvernement devra composer avec le président Sergio Mattarella. Celui-ci a d’ailleurs fixé deux lignes rouges : le respect des engagements européens et de la discipline budgétaire.


Une sortie de l’euro ?


Face à une alliance aussi hétéroclite que celle qui unit la Ligue et le M5S, on s’attend en effet à ce que Mattarella exerce tous ses pouvoirs. Or, la Constitution italienne lui confère un grand nombre de prérogatives. En Italie, le président a le pouvoir de nommer les ministres, de dissoudre les chambres et de censurer les lois. C’est notamment à cause de lui que la nomination de l’économiste eurosceptique Paolo Savona à l’Économie suscite une telle polémique. Ce vieux routier soutenu par Matteo Salvini a été membre du gouvernement dans les années 1990. Ancien partisan de l’euro, il s’est depuis longtemps repenti. Depuis, il a plaidé pour la mise en place de mécanismes de sortie de la monnaie unique et décrit celle-ci comme une « cage allemande » destinée à « coloniser » les autres pays européens.


Photo: Tiziana Fabi Agence France-PresseLuigi Di Maio et Matteo Salvini ont en commun le souverainisme, selon le politologue Marc Lazar.


Même si l’accord du gouvernement ne contient aucune mention d’un référendum sur l’euro, de nombreux économistes estiment que l’alliance eurosceptique qui s’apprête à prendre les commandes de l’Italie ne peut que représenter un sérieux défi pour la gouvernance de la zone. En Italie, « il n’existe plus à l’heure actuelle aucun politicien important et populaire pour défendre vraiment la gestion actuelle de la zone euro », écrit sur le site Atlantico l’économiste Christophe Bouillaud de l’Institut d’études politiques de Grenoble. En évoquant publiquement la création de mini-bons du Trésor (mini-BOT) dans l’éventualité où ils ne pourraient plus financer leur dette par les moyens normaux, les nouveaux dirigeants italiens adressent un message clair à Bruxelles, croit l’économiste. Advenant une situation de crise, ils ne plieront pas comme les Grecs l’ont fait en 2015 !


Même s’il n’est pas à l’ordre du jour, croient les économistes, le scénario d’une sortie de l’Italie de l’euro ne peut être totalement exclu. Du moins cette sortie est-elle plus crédible que celle de la Grèce. N’est-ce pas Matteo Salvini qui avait désigné l’euro comme un « crime contre l’humanité » ? Selon Bouillaud, l’importante base industrielle du pays (plus importante que celle de la France) fait en sorte qu’advenant une confrontation avec Bruxelles, l’Italie aurait « beaucoup de choses à gagner d’une sortie de l’euro ». Ce qui donne du coup à l’Italie un pouvoir de négociation sans commune mesure avec celui que détenait la Grèce. Les secteurs bancaires français et allemand n’ont en effet aucun intérêt à voir s’effondrer les banques de la deuxième puissance industrielle de l’Union.


Un compromis souverainiste


« Il faut savoir que Matteo Salvini comme Luigi Di Maio ont un rapport à l’euro qui est complètement démystifié, déclarait au Figaro Lenny Benbara, directeur de la publication Le Vent se lève. En sortir n’est ni une obsession ni un tabou. Cependant, leur position sur le sujet dépendra essentiellement de l’intérêt qu’ils y trouvent, et rien ne dit que celui-ci sera le même pour les deux partis. »


Pour le politologue Marc Lazar, que Le Devoir avait longuement interviewé au moment des élections italiennes, c’est le souverainisme qui constitue le point commun entre la Ligue et le M5S. Selon lui, les deux mouvements sont en train de refonder complètement la politique italienne avec pour objectif de devenir des deux principaux partis italiens et de se partager le marché électoral comme le faisaient avant eux le Parti démocrate de Matteo Renzi et Forza Italia de Silvio Berlusconi. Une rivalité qui rend d’autant plus improbable une alliance de longue durée.


Quelle que soit la durée de vie du nouveau gouvernement italien, le politologue Dominique Reynié ne voit dans celui-ci que le dernier épisode de la montée d’une colère qui ébranle aujourd’hui l’Europe de Rome à Budapest. « Le choix qui s’offre à nous est limpide, déclarait-il au Figaro


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