L'espion qui venait de Sainte-Foy

1998

22 avril 1998

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Mon interprétation est que Claude Morin «n'était pas un simple informateur de police. Il était considéré, selon moi, comme un espion de régime.» C'est ce qu'écrit Normand Lester, journaliste d'enquête émérite, dans Enquêtes sur les services secrets, un livre fascinant paru aux Editions de l'Homme.
C'est une lecture à conseiller aux journalistes qui, ayant la mémoire défaillante, présentent Morin comme ministre des Affaires intergouvernementales sous René Lévesque et ancien haut fonctionnaire, sans juger bon de rappeler son passé d'agent double payé par la GRC. Le livre de Lester est aussi un must pour les braves âmes qui voudront se procurer le petit dernier de Claude Morin: La Dérive d'Ottawa. Catalogue commenté des stratégies, tactiques et manoeuvres fédérales (Boréal). En fait, lire Morin sans Lester, c'est comme relire les lettres d'amour de son «ex» en oubliant les circonstances du divorce... En introduction, Morin qualifie d'«outil pédagogique» sa plaquette de 108 pages saucissonnée en 25 sections et sous-sections. Censé nous faire comprendre ce qu'Ottawa manigance depuis deux ans, son «catalogue» est une enfilade de raisonnements simplistes, de lieux communs et de généralisations faciles, sans oublier des erreurs de date. Sur la question des plans A et B du fédéral, ça sent le réchauffé d'analyses déjà lues sous d'autres plumes. On repassera pour le Pulitzer.
Il est vrai néanmoins que c'est un «outil pédagogique», voire révélateur, en ce qu'on y lit les lamentations d'un fédéraliste autonomiste plutôt qu'une analyse, disons, plus souverainiste. C'est du très mauvais Claude Ryan. Comme s'il rêvait encore de «Pacte des deux nations» ou de «statut spécial», Morin a produit une complainte fédéraliste-nationaliste typique du PLQ sous Bourassa. Comme si ses liens passés avec la GRC ne suffisaient pas, cette ode à l'autonomisme provincial confirme les pires appréhensions d'un certain nombre d'indépendantistes qui ne lui ont jamais fait confiance.
Morin avance que les «conceptions» canadienne-anglaise et québécoise du Canada sont «contradictoires». Ce qui, néanmoins, aurait pu se régler. Même après octobre 1995, écrit-il, on aurait pu «mettre de l'avant des projets de réforme constitutionnelle. [...] Ces intentions positives n'auraient évidemment pas satisfait les souverainistes convaincus, mais elles auraient pu leur couper l'herbe sous le pied en démontrant aux Québécois en général l'émergence, tardive peut-être mais réelle et bienvenue, d'un esprit d'ouverture jusque-là absent.» Bref, la souveraineté ne serait qu'un pis-aller ou, comme tout bon libéral bourassien le croit un «outil de promotion» servant à soutirer des pouvoirs à Ottawa. L'ultime «outil de pression» pour les étapistes étant bien sûr, un OUI majoritaire qu'ils souhaiteraient voir déboucher sur un nouveau Canada plutôt que sur l'indépendance.
L'autonomisme de Morin aide à expliquer son empressement à jouer le jeu du fédéralisme lors des négociations constitutionnelles de 1981. C'est à lui qu'on doit en bonne partie cette stratégie suicidaire où Lévesque s'était allié à sept provinces canadiennes-anglaises avant d'y être achevé par Trudeau et ces dernières. Avec les résultats qu'on sait. Morin écrit d'ailleurs, candidement, qu'en 1981, «tenir à l'autonomie du Québec n'est pas torpiller les tentatives de réforme» du fédéralisme! Avec des réflexes aussi fédéralistes, on comprend mieux sa hargne légendaire contre les péquistes souverainistes qu'il qualifie d'«intégristes purs et durs» dans son livre Les choses comme elles étaient. En fait, on se demande bien ce que Morin faisait au PQ...
Ce qui nous ramène au livre de Normand Lester. En mai 1992, Lester fait éclater la bombe: alors qu'il était ministre et principal stratège de Lévesque, Morin aurait été une taupe rémunérée pour le compte des services de sécurité de la GRC (SSGRC), la police secrète fédérale. Le PQ était infiltré dans ses strates les plus élevées. Dans Les choses comme elles étaient, Morin use du formidable euphémisme suivant: «Les services fédéraux ne m'étaient pas inconnus»! Quel humour...
Ce faisant, le stratège en chef de l'échec référendaire étapiste de 1980 et du fiasco des négociations constitutionnelles de 1981 avait compromis la sécurité de l'Etat québécois. Quelques semaines après que Lévesque eut appris la nouvelle à l'automne 1981, Morin démissionnait. Il frôlait ensuite l'expulsion du PQ, réclamée entre autres par Gérald Godin et Pauline Marois.
Selon Lester, «Morin entretenait des contacts clandestins avec les services secrets de la GRC depuis le début des années 50», à l'époque du délire anti-communiste maccarthyste. Dans les années 60, lorsqu'il était sous-ministre des Affaires intergouvernementales, la GRC l'aurait «réactivé» pour l'informer, entre autres, des déplacements et rencontres de son patron, Marcel Masse, alors que le Québec et la France se rapprochaient un peu trop aux yeux d'Ottawa.
Dans son livre Gouverner le Québec, paru en 1995, Robert Bourassa raconte aussi comment Morin lui aurait conseillé de signer la Charte de Victoria proposée par Trudeau en 1971. Tiens, tiens. Selon Lester, les sources d'un autre journaliste, Jean Larin, déjà sur la piste de Morin en 1981, «lui faisaient savoir que Morin était encore, au printemps 1981, très actif comme agent de renseignement». Lester nous apprend aussi que Morin, dont les noms de code étaient «Q1» et «French Minuet», avait comme principal «contrôleur» à la GRC un dénommé Raymond Parent, «spécialiste de la lutte contre la subversion communiste et séparatiste» et «antiséparatiste viscéral».
Pourtant, depuis 1992, Morin, surnommé le «sphinx», crie à qui veut l'entendre que c'est lui qui, pendant tout ce temps, aurait berné la GRC! Que ceux qui croient que les responsables de la police secrète de la GRC auraient conservé et payé un gars qui ne leur aurait rien appris lèvent la main! Eh oui... Il s'en trouve encore pour le croire.


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