L’armée bilingue en devenir

Comment accepter le principe d’une armée qui fonctionne en français alors que le Canada n’accepte même pas que le Québec fonctionne en français?

Chronique d'André Savard


Rarement voyez-vous les Canadiens se demander: “Pourquoi sommes-nous si intolérants entre nous?” En ce qui touche le français, la question est de savoir jusqu’à quel point il peut être toléré sans menacer la sécurité de quiconque. C’est d’autant plus vrai dans l’armée canadienne où on manie des attirails explosifs et où on doit saisir un ordre dans la seconde.
Le plus simple serait évidemment de confier les bataillons francophones à l’instance nationale représentant la nation québécoise. Qu’une armée française fonctionne mieux en français, véhicule mieux ses messages en français et qu’il en va de même pour une armée anglaise en anglais, c’est un truisme. Les truismes cependant n’ont pas d’importance au Canada. Tout ce que son système politique cherche à prouver c’est que ses instances et institutions représentent un seul peuple.
Chaque année, le Commissaire aux langues officielles dénonce l’armée qui ne réalise pas le programme de bilinguisme et chaque année la dénonciation tombe dans l’indifférence générale d’une population canadienne qui se répète: “Pourquoi diable se donner tout ce mal?” Tel que perçu au Canada, le bilinguisme est un accommodement raisonnable alloué à une communauté ethnique.
Les soldats canadiens croient franchement que le français leur fait courir plus de risques. Ils ont déjà assez de problèmes avec la réfection du matériel usé et les séances d’entraînement. Comme militaires, ils n’ont aucune prétention de transcender les problèmes de la société canadienne. Ils sont, pour la plupart, des hommes d’actions, fort attachés aux symbolisations canadiennes et à sa fierté essentiellement anglaise.
Ce sont des individus incarnés, qui ont grandi en baignant dans une soupe culturelle avec des références explicites anglaises, un savoir, une rationalité canadienne qui produit une juste moyenne, des individus jaloux des prérogatives de la langue anglaise. Mais, au Canada, on nie les conditions concrètes et les possibilités de développement réel des individus.
Pour communiquer, les armées ont besoin d’une ligne droite, sans détour, sans médiation. La politique du bilinguisme voudrait que chaque individu puisse passer d’une langue à une autre par le relais d’une grande figure englobante qui s’appelle le Canada. Mais le bilinguisme dans l’armée naît de la nécessité d’une conjoncture, le devoir de suivre des cours chez l’officier désireux de monter en grade.
Il en va de même dans le Canada tout entier qui n’offre même pas l’éclair d’une proximité entre les deux langues, juste un théâtre idéal pour la disparition du français au profit de l’anglais. Dans le temps où le Canada se proclamait ouvertement au service de l’expansion du pouvoir royal, il n’en faisait pas mystère. Le Canada, ancien pays ouvertement impérialiste, est passé maître pour se leurrer sur la nature de ses motivations initiales. Les motivations avouées sont disparues mais elles sont restées entièrement intérieures au développement de ses institutions.
Les rapports d’enquête qui s’accumulent visent toujours à réformer les institutions canadiennes d’une manière à ce qu’elles deviennent l’expression d’une parenté idéale entre les communautés françaises et anglaises. On enterre ensuite les rapports dénonçant le manque d’atteinte de résultats concernant le fait français par d’autres rapports préliminaires annonçant des mesures qui permettent aux activistes de dire que le Canada est sur la bonne voie.
Cela ne dure que l’espace d’une saison, juste assez pour contrer ce que l’on nomme la “propagande séparatiste”. D’ailleurs, l’armée canadienne n’est pas plus dupe que la population canadienne en général. Elle sait bien que là réside la grande raison du bilinguisme canadien, dans des fins stratégiques. À la base, c’est une politique sans possibilité d’enracinement, sans seuil de complicité minimale pour s’inscrire dans le tissu social de leur milieu.
Quand on parle du français dans le cadre du bilinguisme canadien, c’est d’une langue factice dont on parle, une langue qui aurait une visée individuelle, militaire ou fonctionnaire, et une option d’épanouissement personnel. C’est une langue en porte-à-faux par rapport au multiculturalisme canadien, une langue qui ne fait confiance à aucune appartenance préalable, une langue qui participe à l’esthétique canadienne.
En même temps qu’on dénonce le déclin du bilinguisme au Canada, d’autres rapports sont venus mettre en relief le problème du rapport affectif au français chez les individus bilingues que la société québécoise produit. Les enquêtes montrent que chez beaucoup d’individus bilingues, le français, même fort bien parlé, reste un volet fonctionnel, un outil.
Le bilinguisme fait porter un double chapeau aux individus. On ne peut pas penser au bilinguisme au Canada dans l’abstrait comme deux connaissances linguistiques qui s’équivalent.
Le bilinguisme doit être pensé dans son rapport à l’histoire, c’est-à-dire l’histoire de sa propre pratique. Quand le français est devenu une langue officielle, le Canada était, depuis fort longtemps, un pays où l’anglais avait été imposé. Le français ne pouvait plus y faire sa niche que comme module fixe qui cherche à offrir un volet complémentaire, une variété au pays anglais.
Cela se reflète d’ailleurs jusque dans les services de Radio-Canada dans les provinces canadiennes. On s’y exprime très souvent dans un français qui paraît plus un effet de traduction qu’une langue en soi. Le site le plus haut, le point de vue le plus enveloppant, on sent qu’il est anglais, juste à voir la formulation des publicités, les témoignages glanés par les caméras sur la rue à propos de tout et de rien. Mais la loi exige officiellement des services en français. Et ils viennent se surajouter telle une musique intérieure à la langue anglaise.
L’armée canadienne, comme le Canada tout entier, a la langue anglaise comme repère. Le français tel que défendu par la politique du bilinguisme vient s’y greffer. C’est tout ce que le bilinguisme peut faire: permettre d’exister à un français de traduction, comme langue complémentaire, sûrement pas comme principe dynamique des communications au sein de l’armée canadienne, et guère davantage au sein de la société canadienne.
Les Canadiens, comme l’armée canadienne, savent très bien que le bilinguisme est, en fait, un thème politique, une fronde balistique qui ne changera rien au passé et qui ne fera bouger le présent que pour accompagner le français dans sa décomposition. Et ils tolèrent mal que des classes de citoyens, généraux et hauts fonctionnaires, voient leur avancement freiné par des compétences françaises qui ne peuvent être qu’un prérequis académique dans leur grand pays multiculturel anglais.
Par ailleurs, sans ces classes de citoyens circonscrites qui servent en sacrifice, on craint que l’irréalité du bilinguisme canadien soit trop flagrante. Le plus simple, on ne le dira jamais assez, eut été de créer une armée française à côté de l’armée anglaise. Mais ce n’est pas une logique d’efficacité militaire qui prime dans ce cas-ci. Comment accepter le principe d’une armée qui fonctionne en français alors que le Canada n’accepte même pas que le Québec fonctionne en français?
Dans le contexte canadien, on détache le français de la nation québécoise et on en parle comme d’une question d’intensité dans la gamme des services offerts. Le problème, c’est que le français ne règle pas le jeu. Selon la philosophie du bilinguisme, le français a le droit d’ouvrir un nouvel espace libre dans une société canadienne où linguistiquement, c’est couru d’avance.
On enseigne le français et il finit par être perçu autant au Québec que dans le reste du Canada comme une technique. L’individu bilingue connaît le français comme il sait son métier. Ce n’est pas la faute de l’immigrant si le français est vu comme un simple savoir-faire. C’est la place unique qui peut lui être alloué dans un pays comme le Canada.
Dans le cadre canadien, le bilinguisme est une pratique divisive. Il ne peut se détacher du contexte social canadien où le français dans le meilleur des cas sera fatalement une langue seconde, l’objet de la langue anglaise. C’est parce que la nation canadienne est anglaise. C’est parce que cette nation anglaise régente les rapports de production, les relations de sens et les relations de pouvoir sur le territoire canadien.
À côté, la nation québécoise, en tant que province, n’a pas d’outil défini, pas assez de jeu qui lui serait propre avec ses propres modèles juridiques. Sans une définition du pouvoir québécois qui s’appuie sur des institutions nationales exclusives, le statut de la langue française au Québec tendra toujours, au terme de quelques détours, à se confondre avec son statut canadien de langue seconde.
André Savard


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé