L'appétit insatiable des recteurs

Les circonstances des plus nébuleuses entourant la démission de Mme Judith Woodsworth du rectorat de l'Université Concordia et l'octroi d'une indemnité de départ équivalant à deux années de salaire inquiètent.

Concordia - université sous enquête


Louis-Philippe Savoie et Heather Lucas - Les circonstances des plus nébuleuses entourant la démission de Mme Judith Woodsworth du rectorat de l'Université Concordia et l'octroi d'une indemnité de départ équivalant à deux années de salaire inquiètent. Elles soulèvent de nombreuses questions sur la qualité de la gouvernance des hautes administrations de nos universités, financées par les citoyens et les étudiants, ne l'oublions pas, et les règles éthiques qui y sont en vigueur.
Le cas de Mme Woodsworth n'est en fait que la partie visible de l'iceberg d'un phénomène plus inquiétant: la dérive de nos universités, où règne de plus en plus une concurrence malsaine entre les établissements. Au lieu d'avoir une vision d'ensemble, coordonnée par le gouvernement, les universités se sont lancées à la course à la «clientèle» et se sont improvisées comme promoteurs immobiliers, ce qui les incite à dépenser des millions en recrutement international et en publicité. Le cas du MBA à 30 000 $ de l'Université McGill est un exemple parmi tant d'autres de cette nouvelle tendance. Lorsque plusieurs recteurs et hauts administrateurs universitaires sont payés plus cher que le premier ministre du Québec, il n'est pas étonnant que le système universitaire soit en difficulté!
Ces événements s'inscrivent aussi dans un contexte plus large où les demandes de financement de la part de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) atteignent les 620 millions de dollars. La seule solution pour le gouvernement et les recteurs réside dans la poche des étudiants, c'est-à-dire en augmentant et en modulant de manière radicale les droits de scolarité. Or, quand on analyse la demande des recteurs, il est facile de réaliser leur mauvaise foi. Ils ont omis quatre années de dégel des droits de scolarité (220 millions de dollars récurrents à eux seuls) ainsi que plusieurs investissements provinciaux comme fédéraux dans leurs calculs. Devant les millions de dollars gaspillés en indemnités de départ, en concurrence inutile entre les universités et en immeubles dont l'utilité est parfois à remettre en question, on doit se demander sur quelle planète vivent les recteurs et le gouvernement!
Le gouvernement a déposé, il y a plus d'un an et demi, un projet de loi sur la gouvernance universitaire. Si l'intention du gouvernement est d'encadrer les dépenses exagérées des universités, les solutions envisagées ratent la cible et ne feraient qu'accentuer la dérive de nos universités. Il faudra plus qu'un comité d'éthique ou de gouvernance pour éviter les dérapages. De tels comités existent à Concordia, et cela n'a pas empêché les cas de Mme Woodsworth et de cinq de ses collègues de la haute direction. La Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) et la Concordia Student Union proposent la mise en place de mesures qui permettront d'éviter les dérapages que nous connaissons et de s'assurer que les Québécois en ont pour leur argent.
Premièrement, la mise en place d'un mode de gouvernance où la majorité des administrateurs proviendrait de la communauté universitaire et où les mots d'ordre seraient transparence et collégialité. Souvenons-nous que, dans le dérapage immobilier de l'UQAM, ce sont les étudiants et les employés de l'université qui ont tiré la sonnette d'alarme les premiers.
Deuxièmement, le Vérificateur général du Québec devrait avoir le mandat d'enquêter sur la gestion des fonds publics par les universités de manière périodique, comme la plupart des institutions publiques. Le Vérificateur général a maintes fois démontré sa compétence pour détecter les problèmes de gestion de nombreuses institutions publiques. Si les administrations universitaires relevaient de son champ de compétence, les Québécois disposeraient enfin de réponses claires et nettes sur la gestion des fonds publics.
Enfin, le gouvernement devrait mettre en place une commission d'évaluation des universités du Québec qui aurait pour mandat de s'assurer que le développement du réseau universitaire du Québec se fasse dans la coopération, et non dans un climat de concurrence malsain. Cette commission indépendante permettrait de préserver l'autonomie universitaire tout en maintenant une saine utilisation des fonds publics. Il n'y a rien d'exceptionnel dans un tel modèle: le Conseil des universités a joué un rôle similaire jusqu'au milieu des années 1990.
Ce n'est qu'avec la mise en place de ses mesures que nous pourrons éviter les dérives de notre système universitaire en assurant son développement harmonieux. Malheureusement, ce gouvernement semble beaucoup plus proche des intérêts d'une poignée de recteurs réunis au sein de la CREPUQ que de l'avenir collectif des Québécois. Si le gouvernement est véritablement en mode solution, et s'il veut que les Québécois en aient pour leur argent, il est temps qu'il se lance dans une vraie réflexion d'envergure sur l'avenir de nos universités: des états généraux sur l'université, pas une journée aux conclusions écrites d'avance!
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Louis-Philippe Savoie - Président de la Fédération étudiante universitaire du Québec
Heather Lucas - Présidente de la Concordia Student Union


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