L'apocalypse, selon Eric Zemmour

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Les journalistes bobos montréalais incapables d'appréhender le réel : Zemmour décrit une réalité qu'ils ne peuvent voir en raison de leur aveuglement idéologique cosmopolite

(Paris) L'homme que la gauche française aime détester profite de la sortie de son nouveau livre pour marteler ses obsessions sur l'immigration... et faire la leçon aux Québécois.



Eric Zemmour nous a donné rendez-vous dans les bureaux du journal Le Figaro, où il écrit depuis 1996. Il arrive avec du retard, vêtu d'un trench beige et d'un costume bleu cintré. Serre la main, ouvre la bouche.


«Ah! vous êtes du Québec? Je viens justement de recevoir un mail de mon bon ami Mathieu Bock-Côté», lance-t-il, sans comprendre que MBC et nous ne travaillons pas du tout pour le même journal.


Mince comme un cure-dents, de vagues airs de Charles Aznavour, Eric Zemmour frappe d'emblée par sa frêle carcasse. On s'étonne qu'un aussi petit personnage (on parle bien du gabarit) déchaîne autant de passions chez nos cousins, particulièrement chez les gens de gauche, qui s'arrachent les cheveux à la seule mention de son nom.


 


La France «colonisée»


Il faut croire que le chroniqueur sait quoi dire pour créer le buzz. À commencer par ses propos sur l'immigration - sujet hautement délicat, s'il en est - qui flirtent parfois avec le nationalisme identitaire et la droite extrême.


Porte-parole du courant néoconservateur européen, Zemmour se présente avant tout comme un nostalgique de la France d'antan, blanche, catholique, d'héritage gréco-romain.


Il considère que la présence musulmane dans l'Hexagone est devenue hors contrôle et regrette que la France ait renoncé à sa politique d'assimilation, «au nom de la paix, de l'humanité, de l'universel», autant de concepts «bien-pensants» défendus par une gauche qui se croit moralement supérieure.


Adepte de la thèse du «grand remplacement», selon laquelle la population française sera bientôt dépassée, puis avalée par l'immigration arabe, il affirme sans sourciller que le pays du camembert est en train d'être «colonisé», faute d'avoir su protéger son territoire et son identité. Et refuse d'y voir une souhaitable évolution de notre monde en mouvement.


«Quand vous avez un cancer en phase terminale, vous avez aussi une évolution de votre cancer», lance-t-il avec une troublante légèreté.


Ventes par centaines de milliers, énormes cotes d'écoute


Avec ce genre de phrases, on comprend mieux pourquoi Eric Zemmour marche en France: certains l'adorent, d'autres aiment le détester.


Ses livres s'écoulent ainsi à des centaines de milliers d'exemplaires, y compris le tout récent Destin français (Albin Michel), où le journaliste dénonce la nouvelle doxa de l'Histoire de France, trop peu patriotique à force de se vouloir objective.


Ses interventions à la télé suscitent en outre de phénoménales cotes d'écoute, en raison de leur fort potentiel incendiaire.


En septembre dernier, à l'émission Les Terriens du dimanche, le chroniqueur a notamment causé la controverse en suggérant à une autre invitée au nom résolument ethnique (Hapsatou Sy) que ses parents auraient dû l'appeler Corinne.


«Normalement, chez moi, on doit donner des prénoms dans ce qu'on appelle le calendrier, c'est-à-dire des saints chrétiens... Corinne, ça vous irait très bien», a-t-il alors lancé à sa vis-à-vis, devenue blême de rage.


Une bombe qui n'a, bien sûr, pas manqué d'exploser dans les médias français, ramenant une fois de plus Zemmour sous le feu des projecteurs.


«Intellectuellement médiocre et malhonnête»


En France, le chroniqueur jouit de quelques soutiens importants, dont l'écrivain Michel Houellebecq, qui a fait l'éloge de ses «essais historiques de grande ampleur et bien documentés». Mais pour ses détracteurs, Eric Zemmour n'est qu'un provocateur, qui a fait du racisme et de la xénophobie son fonds de commerce.


«C'est ce que les médias appellent un bon client pour assurer le buzz sur un plateau», résume le politologue Jean Peteaux, qui déplore toutefois le côté «intellectuellement médiocre et malhonnête» du personnage.


Animatrice-vedette à France Inter, Laure Adler va dans le même sens. Elle connaît l'homme depuis longtemps. Et si elle respecte sa «vivacité d'esprit», elle s'attriste de le voir aujourd'hui surfer avec autant d'opportunisme sur les malaises de notre époque.


«Je pense qu'il s'est pris à son propre piège de son narcissisme et du fait qu'il soit le symptôme d'une société en quête de références et de contrepoints à l'angoisse qui nous saisit.»


«On est dans une Europe qui bascule. On ne sait plus à quels saints se vouer, poursuit-elle. Le chômage augmente, l'immigration augmente, et Zemmour est venu exploiter cette phase d'angoisse avec ses mots à lui. Le problème, c'est que, petit à petit, il s'est caricaturé lui-même.»


Éveilleur de consciences... fataliste


Caricature? Le principal intéressé hausse les épaules. Visiblement peu enclin à l'humour, il se voit plutôt comme un «éveilleur de consciences». Et se vante de dire tout haut ce que plusieurs pensent tout bas, quitte à prendre les coups, comme c'est souvent le cas, non seulement sur les plateaux de télévision, mais aussi dans la vraie vie.


Poursuivi par les associations antiracistes, de défense de droits de la personne, par les groupes féministes, pro-LGBT, menacé de mort et parfois même physiquement bousculé, Zemmour se plaint en outre d'être ignoré par la radio publique française (Radio France, équivalent de Radio-Canada), qui a, selon lui, superbement ignoré son dernier bouquin.


Ce ne sera pourtant pas faute d'avoir voulu nous prévenir, dit-il. À ce rythme, la France explosera bientôt sous la pression migratoire et s'enfoncera dans un cauchemar sans fin, digne des meilleurs films dystopiques.


«On a atteint un point de non-retour, dit-il, fataliste. Je n'ai pas de solution, c'est l'Histoire qui décidera. Mais ça va mal se passer. Soit il y aura une islamisation totale de la France, soit il y aura partition du territoire, comme c'est arrivé au Kosovo, soit il y aura affrontement entre les deux peuples: une guerre civile.»


Et qu'importe si la guerre civile est actuellement menée par les gilets jaunes, mouvement essentiellement blanc, catholique, et pas trop musulman merci. L'apocalypse selon Zemmour est ailleurs. Et ce n'est qu'une question de temps. Pas seulement en France, mais aussi au Québec, où l'immigration maghrébine est, selon lui, devenue une menace à notre société encore relativement homogène.


«C'est une folie. Vous allez vous créer d'énormes problèmes», dit-il, évoquant le «vote ethnique» du référendum de 1995. Merci pour vos conseils, M. Zemmour, on prend note.