Israël : l'engrenage religieux

Géopolitique — Proche-Orient


Éditorial de Carole Beaulieu,
_ rédactrice en chef de L'actualité

C'était en 1996. Ce soir-là, à Jérusalem, des policiers israéliens matraquaient des manifestants. Pas des Palestiniens. Des Israéliens. Des gens qui protestaient contre la décision de leur gouvernement de redonner des territoires aux Arabes en échange de la paix.
Le pays pleurait encore Yitzhak Rabin, le premier ministre assassiné «au nom de Dieu» par un fanatique juif. Pour contrer les fanatiques, la majorité israélienne était prête à payer le prix d'une paix durable: expulser les colons juifs extrémistes, sortir de Gaza et du Liban-Sud, stopper l'occupation de la Cisjordanie. L'idée d'un État palestinien prenait lentement racine.
Même à Gaza, on commençait à y croire. Les jeunes ouvraient des cafés Internet et construisaient des hôtels. Le tourisme apparaissait comme la planche de salut du minuscule État palestinien dont tous rêvaient.
C'était en 1996. C'était hier. C'était il y a un siècle...
C'était avant qu'Ahmadinejad ne devienne président d'Iran et ne prenne plaisir à réaffirmer sur toutes les tribunes qu'il n'aurait de cesse de voir disparaître Israël de la carte du monde.
Avant que le Hamas ne prenne le pouvoir à Gaza. Hamas dont la charte affirme son engagement à créer un grand «Waqf islamique», c'est-à-dire le retour sous contrôle musulman de toutes les terres «conquises» il y a un millénaire... incluant l'Espagne!
C'était avant les attentats d'al-Qaida aux États-Unis, à Londres et en Espagne. Avant qu'Ayman al-Zawahiri, le numéro 2 d'al-Qaida, champion de tout ce qui est antioccidental, n'appelle la semaine dernière tous les musulmans à se soulever contre Israël...
Il y a 10 ans, le conflit israélo-palestinien était un conflit «national». Aujourd'hui il est devenu un pion dans une guerre régionale contre l'islam radical. Une guerre où le mouvement national palestinien a tout à perdre et bien peu à gagner.
Il y a 10 ans, à défaut de pouvoir s'emparer de toute la Palestine telle qu'elle était sous mandat britannique - une bande de terre qui pourrait contenir le territoire compris entre Montréal, Rimouski et la frontière américaine - les belligérants palestiniens et israéliens avaient convenu de la couper en deux.
Ce n'était pas un divorce heureux. Mais la rupture suivait son cours. Israël fermait certaines colonies, érigeait un mur de la honte (une clôture de sécurité, comme disent les Israéliens) et se préparait à se retirer de Gaza. Non, tout n'était pas parfait aux yeux des Palestiniens, loin de là.
Les Israéliens ont aussi leurs fanatiques. La plupart des colons extrémistes, qui veulent bâtir le Grand Israël en arrachant sauvagement des terres aux Palestiniens, sont de récents émigrés de France ou des États-Unis. Les maisons sont moins chères dans les colonies. Et le gouvernement israélien a trop souvent toléré les colons dans le but de se gagner leurs votes.
Ces radicaux-là sont aussi fous que les extrémistes du Hamas ou du Hezbollah. Prêts à mourir pour quelques arpents de roches et de sable. Dieu est leur seul guide. Et leur Dieu est cruel.
En dépit des erreurs des uns et des autres, le divorce progressait tout de même. Deux États séparés émergeaient. Dans la souffrance. Mais ils émergeaient.
Un des mes écrivains favoris, Amos Oz, a écrit des essais douloureux sur cette période de l'histoire de la région. Notamment Je veux divorcer.
Oz est l'un des grands écrivains de sa génération. Un intellectuel engagé. Un homme de raison qui a participé à fonder la Paix Maintenant (www.lapaixmaintenant.org), l'un des mouvements à l'origine de la décision du gouvernement israélien de se retirer du Liban, en 2000. (Contrairement à la rhétorique, les combattants du Hezbollah ne furent pas seuls à lutter contre l'occupation. Des Israéliens l'ont fait aussi, de l'intérieur de la démocratie israélienne.)
Oz a écrit un livre magnifique contre l'occupation du Liban (The Slopes of Lebanon), qui a beaucoup contribué à faire évoluer les esprits de ses concitoyens.
Pourtant, ce même Amoz Os s'est prononcé il y a trois semaines en faveur de l'intervention israélienne au Liban-Sud si «elle était brève et limitait les victimes civiles». Nul ne sait ce qu'il pense aujourd'hui.
Il faut lire The Slopes of Lebanon (1988) pour savoir combien ce choix a dû être déchirant. C'est le réquisitoire le plus émouvant jamais écrit contre une occupation. Et ce livre sonne toujours juste aujourd'hui.
Comment l'homme qui a écrit cela peut-il appuyer l'intervention militaire dont nous sommes les témoins impuissants?
Peut-être parce que les attaques du Hezbollah - 700 roquettes, ce n'est pas rien - n'ont plus grand-chose à voir avec une guerre «nationale». Le Liban n'est plus occupé par Israël depuis six ans. Le conflit a été aspiré par une guerre plus vaste : celle du radicalisme musulman.
Oz connaît bien les fanatiques. Il a publié récemment un petit livre fascinant : Comment guérir un fanatique. L'écrivain n'y est pas tendre à l'égard des extrémistes religieux de tout acabit, juifs y compris.
Si Israël réglait la question palestinienne, cela satisferait-il al-Qaida? Al-Zawahiri ou Ahmadinejad, qui rêvent tous du grand Waqf islamique?
D'ici quelques jours une trêve sera probablement signée au Liban. Une zone tampon sera établie entre Israël et son voisin. Seuls pourront y circuler l'armée libanaise officielle et une force internationale d'interposition.
Le Hezbollah n'aura pas disparu. Mais ses milices armées seront en moins bonnes positions pour frapper Israël.
L'autre guerre, elle, continuera. En Irak, en Afghanistan, à Gaza, partout où l'Islam radical fait des adeptes. Cette guerre-là est la vraie cause des massacres libanais. Et elle risque fort d'être avec nous encore longtemps.
Carole Beaulieu


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