Essais québécois

Hommes de droit et de coeur

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Comprendre notre intérêt national

En cette année du 400e anniversaire de la fondation de Québec, notre histoire nationale, c'est du moins à espérer, sera à l'honneur. Nous savons, maintenant, que le passé n'est pas notre maître, mais nous savons aussi qu'il reste notre source, qu'il dit, pour parler comme Bergson, le sens de notre élan vital et qu'il contient des modèles et leçons pour aujourd'hui. Lionel Groulx, à l'heure d'énoncer sa conception de l'histoire, affirmait que «la joie suprême de l'historien restera toujours, à travers l'innombrable complexité des faits, de rejoindre les âmes et de se pencher sur elles».
Dans un beau souci de vulgarisation, c'est exactement ce que cherchent à faire les ouvrages publiés dans la collection de l'éditeur XYZ. Récits biographiques qui n'hésitent pas à évoquer librement les états d'âme des personnages historiques dont ils relatent le parcours, ces ouvrages destinés au grand public (et même aux ados) n'ont bien sûr pas la rigueur des livres qui se réclament de la science historique, mais ils ont autre chose, une sorte de supplément d'âme, parfois fourni par des artifices fictionnels mais qui restent néanmoins fidèles à l'esprit de leur objet.
Cinquantième titre de cette collection, Chevalier de Lorimier. Défenseur de la liberté, que signe Élise Bouthillier, nous plonge ainsi, avec beaucoup d'humanité, dans la noble et triste aventure du patriote cruellement exécuté par le pouvoir anglais en 1839. La scène évoquant Lorimier qui marche vers l'échafaud, sur laquelle s'ouvre ce récit, est une image forte, humainement déchirante et politiquement révoltante. Le ton, dès lors, est donné. Nous sommes, ici, dans l'histoire, celle d'un peuple, bien sûr, mais aussi celle d'une âme.
Auteure jeunesse, Élise Bouthillier sait écrire clairement et avec un certain dynamisme, mais elle ne parvient pas toujours, dans cet ouvrage, à atteindre un style plus relevé, qui aurait donné un tonus vraiment mature à son récit. Les lecteurs expérimentés ne manqueront pas de trouver l'ensemble un peu naïf (il faut rappeler que la collection s'adresse à tous), mais ils devront néanmoins lui reconnaître du charme et une belle valeur pédagogique.
L'essentiel, en effet, sur le plan historique, est au rendez-vous. Bouthillier raconte efficacement le ras-le-bol des patriotes bafoués et harcelés par le pouvoir colonial, leur projet politique progressiste et démocratique, les compromissions d'un clergé déchiré et la radicalisation des militants les plus engagés, réduits à l'insurrection par des dirigeants anglais pousse-au-crime. Elle évoque, aussi, l'affrontement inégal qui s'est ensuivi et qu'un Groulx dépité commentait en ces termes en 1952: «Mais, en toute vérité, convient-il de parler de ce second soulèvement [en novembre 1838] autrement que d'un simple épisode, lamentable équipée où tout s'effondre en moins de huit jours?»
Ce qui, toutefois, dans ces pages, retient le plus bellement l'attention, c'est le récit de l'engagement, sincère et profond, d'un honnête homme, dévoué à des principes dont il considérait le respect indispensable à la dignité et à la liberté des siens. Chevalier de Lorimier, Bouthillier le montre bien, n'était pas un révolutionnaire de carrière, une tête brûlée tirant son plaisir du chaos. Notaire attaché, comme il se doit, à l'esprit du droit, il était plutôt un démocrate convaincu, que des ennemis de la liberté, de notre liberté collective, ont sacrifié, en guise d'exemple, sur l'autel de leurs privilèges.
Ce récit, celui d'un héros à hauteur d'homme, a beau être connu, il suscite encore la colère et déchire le coeur lorsqu'il est bien raconté, 170 ans plus tard.
L'engagement de Marc Brière
Le récit de l'engagement de Marc Brière n'a pas, bien entendu, la même tonalité dramatique que celui de son prédécesseur. Homme de droit lui aussi -- il fut juge au Tribunal du travail de 1975 à 1999 --, Brière s'est toujours caractérisé par une modération politique qui, selon Andrée Ferretti, ne va toutefois pas sans une certaine ferveur.
Dans Juge et militant, «une autobiographie politique émaillée de réflexions sur nos partis politiques et la démocratie de participation», il raconte avec plaisir son parcours de militant, qui l'a mené du nationalisme canadien-français et fédéraliste à l'indépendantisme, en passant par le confédéralisme.
Membre du Parti libéral du Québec dans les années 1950-1960, Brière, vers 1965, en compagnie de Paul Gérin-Lajoie, a flirté avec la thèse d'un statut particulier pour le Québec, avant de rejoindre le camp souverainiste-associationniste de René Lévesque. Des années durant, il a cru possible d'éviter la sécession au profit d'un «fédéralisme asymétrique reconnaissant au Québec un degré suffisant de souveraineté». Aujourd'hui, il reconnaît, pour la première fois en 50 ans de militantisme, ne plus croire «à cette illusoire éventualité». Il y a là, me semble-t-il, un message à retenir pour les autonomistes impénitents.
Cette conversion tardive, toutefois, n'a pas transformé Marc Brière en «fou de l'indépendance», pour reprendre sa formule. Il souhaite donc ardemment la souveraineté, mais il plaide pour que celle-ci se fasse dans l'ordre et le respect du droit. Pour lui, cela signifie que le Québec doit d'abord se doter «d'un nouveau cadre constitutionnel interne», d'une constitution qui fonderait «la nation civique que l'on souhaite», un processus démocratique qui passe par la reconnaissance authentique, par le groupe majoritaire, des groupes minoritaires (Anglo-Québécois et autochtones). Ensuite, l'heure sera venue de préparer un référendum gagnant (question claire, réponse claire, insiste-t-il, sans donner de détails) en faveur d'une souveraineté respectueuse de nos rapports avec les Canadiens et nos partenaires de l'ALENA.
Partisan d'une véritable démocratie de participation, Marc Brière profite aussi de cet ouvrage-bilan pour critiquer le fonctionnement actuel de nos partis politiques, devenus de simples machines électorales alors qu'ils devraient être des lieux de réflexion et d'action politiques.
Sans être l'oeuvre d'un grand styliste, Juge et militant offre néanmoins le témoignage d'un grand démocrate dont la maturité, sans illusions, reste pleine d'espoir.
louisco@sympatico.ca
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Chevalier de Lorimier Défenseur de la liberté
Élise Bouthillier
XYZ éditeur
Montréal, 2007, 162 pages
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Juge et militant
Marc Brière
Préface de Pierre Joncas
Postface de Marie-Andrée Bertrand
Presses de l'Université Laval
Québec, 2007, 250 pages


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