Groulx n’a pas à servir de repoussoir

D3c5703c773527bf7d21ed85c7b653ac

En réponse aux attaques des journalistes de Radio-Canada


Il y a un peu plus d’un an, en mars 2017, Luc Chartrand, journaliste à Radio-Canada, avait mené un grand reportage bancal aux allures de film d’horreur pour l’émission Enquête qui visait à diaboliser le nationalisme québécois en l’assimilant à la droite populiste européenne. Dans ce reportage militant, il s'était manifestement donné pour objectif d’assimiler la critique du multiculturalisme à une forme d’intolérance ou de xénophobie à peine dissimulée, pour mieux transformer en infréquentables ceux qui la formulent. La question identiraire était moralement disqualifiée: elle servirait à normaliser des passions aussi tristes que toxiques. Hommes politiques, journalistes, intellectuels étaient ciblés et désignés à la vindicte médiatique. Pour le dire d'un euphémisme, c'était une charge sans nuance.


Manifestement, sa croisade n’est pas terminée, et il a décidé de la poursuivre sur un nouveau terrain. Ces derniers jours, il signait dans Le Devoir un texte consternant à propos de l’histoire de la pensée québécoise. Sous le prétexte d’une comparaison entre la pensée du frère Marie-Victorin et celle du chanoine Lionel Groulx, il s’appuie sur le premier pour faire le procès du second. Marie-Victorin serait ouvert, moderne, cosmopolite. Lionel Groulx serait fermé, réactionnaire et antisémite. Il suffit normalement de voir un auteur utiliser de telles catégories pour décrire le monde des idées pour comprendre que nous sommes devant un esprit rudimentaire qui cherche moins à comprendre la complexité des idées politiques qu’à distribuer un certificat de moralité supérieure aux intellectuels qu’on apprécie, et à coller une sale étiquette aux autres. Et c'est bien le cas ici.


D’ailleurs, la tension que Chartrand croit mettre en scène entre Marie-Victorin et Lionel Groulx est terriblement artificielle. En fait, c’est à se demander si le journaliste Chartrand a pris la peine de lire Groulx ou s’il se contente de recycler la vieille thèse mal construite et avec raison décriée d’Esther Delisle, à laquelle il se réfère comme si elle faisait autorité. On s’en souvient: Delisle présentait Groulx comme un nationaliste raciste et antisémite d’inspiration fasciste. Rares sont ceux qui la prennent au sérieux: on ne la mentionne généralement qu’à la manière d’un contre-exemple intellectuel et académique. Cela ne gêne pas Chartrand qui ose même la placer en concurrence avec la biographie de Groulx que vient de publier Charles-Philippe Courtois et qui se distingue par sa connaissance encyclopédique de l’œuvre de Groulx et de son contexte historique.


Chose certaine, lorsqu’il parle de Groulx, Chartrand ne semble pas trop savoir de quoi il parle, comme si le sujet lui échappait. Ce qui est malheureux, c’est que plusieurs de ses lecteurs, avec une sorte de réflexe pavlovien, accepteront l’alternative intellectuelle proposée par Chartrand entre Marie-Victorin et Lionel Groulx et en profiteront pour redire le mal qu’ils croient penser d’une œuvre qu’ils n’ont pas lu. Car soyons honnêtes: parmi ceux qui conspuent Groulx ou qui tiennent à avoir une mauvaise image de lui, sont-ils nombreux à l’avoir lu ou même vaguement fréquenté? Encore aujourd’hui, dans certains milieux, il semble suffisant de dire son nom pour susciter une réaction de mépris ou de dégoût, comme si sa cause était entendue. Lionel Groulx appartiendrait à une part sombre de notre histoire, globalement irrécupérable, qu'il faudrait encore aujourd'hui maudire.


Le rituel est connu: on cherche à disqualifier Groulx en en faisant un antisémite, en oubliant que si on trouve effectivement quelques malheureuses saillies contre les juifs dans son œuvre, elles ne la structurent d’aucune manière – on dirait même qu’elles sont périphériques dans sa pensée. On s’en désolera: les hommes ne sont pas toujours imperméables aux préjugés de leur époque et Groulx avait en partie ceux de la sienne. Mais je le redis: ils ne sont absolument pas déterminants dans cette œuvre, ils ne relèvent pas de l'obsession, ils ne la fondent en rien, ils ne la structurent aucunement et il faut avoir un esprit étrangement tourné pour décider d’interpréter la pensée de Groulx à partir des quelques citations, toujours les mêmes, que reprennent en boucle ceux qui veulent faire de lui un infréquentable. Il faudrait ajouter, mais cela va de soi chez ceux qui l’ont lu, que Groulx a aussi critiqué de la manière la plus sévère le racisme.


Mais ne nous trompons pas: c’est moins le passé que le présent qui intéresse le journaliste-militant. Encore une fois, comme on le sait depuis quelques décennies déjà, on frappe sur Groulx pour mieux faire le procès du nationalisme d’aujourd’hui. Ceux qui visent Groulx visent le grand refondateur du nationalisme québécois, qui à partir des années 1920, entreprendra l’élaboration de ce qui sera un jour le programme de la Révolution tranquille. Groulx voulait redonner confiance à son peuple, qu'il ne croyait pas condamné à la médiocrité. Groulx misait sur l’État pour que ceux qu’on appelait alors les Canadien-français se décolonisent enfin et deviennent maîtres chez eux: il en faisait le vecteur de l’affirmation nationale. Groulx a aussi replacé dans l’horizon historique l’idée d’indépendance. Les grands héros de la Révolution tranquille, parmi ceux-là René Lévesque et Camille Laurin, reconnaîtront en lui un inspirateur admirable. Ils ne furent pas les seuls.


Le pamphlet de Chartrand, déguisé en analyse, instrumentalise surtout l’histoire pour dénoncer au temps présent héritiers supposés de Groulx, qui auraient remplacé l’antisémitisme par l’islamophobie et qui défendraient un nationalisme d’exclusion revampé. Citons Chartrand: «L’étranger qui menace a changé de visage, mais il sert toujours de repoussoir. On parle aujourd’hui d’identité plutôt que d’âme. La pureté de la race a été remplacée par la sauvegarde des « valeurs ». Le cosmopolitisme est devenu mondialisation multiculturelle. Même des mouvements contre le racisme sont présentés comme des idéologies venues de l’étranger». De Lionel Groulx au «nationalisme identitaire» d’aujourd’hui, il y aurait une tentation de l’intolérance récurrente dans notre histoire, qu’il faudrait chaque fois combattre. Non seulement Groulx serait un raciste mais les nationalistes d’aujourd’hui se contenteraient d’actualiser son racisme en le maquillant un peu. Faut-il vraiment prendre au sérieux une telle analyse?


Pour comprendre quelque chose à Groulx, d’abord et avant tout, il faut le lire. L’œuvre est vaste, très vaste. C’est celle d’un historien, d’un penseur politique, d’un intellectuel, d’un éducateur. Qui s’y plonge sérieusement s’interdira d’en faire un doctrinaire étroit. Évidemment, nul n’est obligé d’aimer Groulx et Chartrand n'a manifestement pas vocation à se classer parmi ses admirateurs. Libre à chacun d’apprécier ou non ce monument intellectuel à partir de ses préférences particulières, de sa sensibilité historique et de ses idées politiques. Et son parcours comme son oeuvre ne sont pas sans reproches. Mais on se gardera de le juger de haut et d’en faire simplement un tapis symbolique sur lequel s’essuyer les pieds. Et on évitera de prendre au sérieux la polémique maladroite d’un journaliste inquisiteur qui n’a manifestement jamais eu l’intention de parler de Groulx que pour le traiter en épouvantail.