ANGLICISATION

Entretien avec Frédéric Lacroix sur la situation du français

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« À force de déni, la situation est maintenant devenue catastrophique »


Le rapport de l’OQLF qui vient de paraître sur la langue de travail a suscité un petit tremblement de terre dans notre vie publique. Pour le comprendre et le décrypter, je me suis entretenu avec le chercheur indépendant Frédéric Lacroix.


*** 


Mathieu Bock-Côté: L’étude récemment parue de l’OQLF trace un portrait que plusieurs disent effarant de la situation du français dans le monde du travail au Québec. Pourtant, pendant des années, le discours médiatique dominant se voulait fondamentalement rassurant sur l’état du français. Comment expliquer ce réveil brutal? Est-ce que certains signaux auraient dû nous alerter depuis longtemps?


Frédéric Lacroix: Rappelons d’abord quelques constats généraux dressés par cette étude. D’abord que, lors d’une embauche, 40% des entreprises au Québec et 63% de celles de Montréal exigent la connaissance de l’anglais, et ce, même quand le poste à pourvoir ne nécessite pas de compétence linguistique particulière; l’anglais est exigé par défaut, par une sorte d’automatisme. Qui plus est, le quart des municipalités exigent l’anglais de leur personnel au Québec, et cette proportion atteint la moitié à Montréal. Ces données, désastreuses pour le français, semblent avoir provoqué une sorte d’électrochoc. Le premier ministre lui-même juge qu’une telle exigence démesurée d’anglais par les entreprises et les municipalités «n’est pas acceptable». C’est le moins qu’on puisse dire. 


Nous semblons assister à un réveil collectif sur cette question. Un réveil collectif qui est d’autant plus brutal qu’il se produit très tardivement, à minuit moins cinq, alors que tout est presque consommé! Mais un réveil tout de même, que l’on n’espérait plus et qu’il faut saluer. 


Car on sait depuis le milieu des années 90 (au moins!) que les choses ne tournent pas rond pour la langue française au Québec et que la Charte de la langue française n’atteint pas les buts que ses concepteurs lui avaient fixés en 1977. Rappelons-le, une des intentions des concepteurs de la Charte était de faire du Québec un état «aussi français que l’Ontario est anglais». Eh bien, c’est raté, et de beaucoup: pendant que le Québec s’enfonce dans un bilinguisme qui sera à terme fatal au fait français, la domination de l’anglais en Ontario est plus assurée que jamais. Les effectifs des Franco-ontariens sont gangrénés par une assimilation galopante et par la montée, chez ceux qui parlent encore français, d’un bilinguisme «soustractif», c’est-à-dire que la maîtrise du français se perd graduellement dû à sa trop faible utilisation dans la vie quotidienne; notons que plus de 41% des francophones de l’Ontario (langue maternelle) sont «plus à l’aise en anglais qu’en français». Le sort qui nous attend au Québec, du moins dans la grande région de Montréal, est celui des Franco-ontariens. Et pas dans un avenir lointain, dans vingt ans tout au plus. 


On sait que ça va mal pour le français au Québec depuis tellement longtemps qu’il y a deux décennies, soit presque une génération, le gouvernement du PQ, sous la pression de sa base, avait lancé la «Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec», aussi appelée la Commission Larose (du nom de son président, le syndicaliste Gérald Larose) afin «d’identifier et d’analyser les principaux facteurs qui influencent la situation et l’avenir de la langue française au Québec, de dégager les perspectives et les priorités d’action pertinentes, de procéder à l’examen des articles de la Charte de la langue française mis en cause et, enfin, de présenter des recommandations visant à assurer l’usage, le rayonnement et la qualité de la langue française au Québec.» Malheureusement, la Commission Larose avait été mandatée par Lucien Bouchard en réalité non pas pour nous éclairer sur la situation, mais pour mettre le couvercle sur la marmite linguistique au PQ et permettre au statu quo de perdurer. C’est, du moins, seulement ainsi qu’on peut comprendre pourquoi la Commission refusa, d’emblée, de tracer un portrait de la situation linguistique à partir d’indicateurs démographiques ou sociolinguistiques (langue maternelle, langue d’usage, substitutions linguistiques, etc.). Toute mesure structurante (la question de l’affichage ou de la loi 101 au cégep par exemple) avait aussi été écartée en partant. Dans un passage qui préfigure la novlangue «woke» d’aujourd’hui, la Commission affirma: «examiner la situation et l’avenir du français au Québec uniquement par la lorgnette des indicateurs démolinguistiques, et en particulier des transferts linguistiques [...], confinerait la société québécoise à mettre sous le boisseau sa volonté de construire un projet civique ouvert sur le monde et à demeurer frileuse pour le restant de ses jours.» 


Pourquoi revenir sur cela? Parce que ce rappel illustre deux choses: premièrement, que la situation problématique du français au Québec est connue depuis très longtemps; deuxièmement, que nos élites – toutes nos élites, celles du PQ comme celles du PLQ –, qui jouent les surpris aujourd’hui, ont tout fait pour nier et enterrer le problème depuis vingt ans. On entend souvent blâmer les «15 ans de pouvoir du PLQ» pour la situation actuelle. Et il est vrai que le PLQ a été, durant toutes ces années, un gouvernement antinational qui a tout fait pour affaiblir et déstructurer le Québec français. Mais c’est oublier que le PQ a sciemment choisi de ne pas agir alors qu’il en avait les moyens et la possibilité. Et pour cela, sa responsabilité historique, qui risque d’être tragique, est importante. Mentionnons toutefois que le PQ a bien présenté un projet de loi sur la langue en 2013-2014, projet modeste cependant, qui n’était pas à la hauteur des enjeux. Ce projet a toutefois dû être abandonné faute d’appui de la CAQ... 


À force de déni, la situation est maintenant devenue catastrophique. Ce qui aurait pu être redressé avec quelques tours de vis bien placés il y a vingt ans nécessite maintenant un remède de cheval. À cet égard, il est loin d’être sûr que notre élite, qui a fermé les yeux pendant des décennies, soit vraiment prête à faire ce qu’il faudrait pour redresser la situation. Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, est peut-être très motivé, mais je doute que le reste du caucus de la CAQ, celui qui a voté contre le projet de loi 14 du PQ en 2014, le soit tout autant. J’ai l’impression qu’on va nous proposer en 2020 le plan d’action qui aurait encore peut-être fonctionné en 1999. On verra... 


MBC: On nous dit souvent que l’anglais s’impose à cause de la mondialisation. Mais dans cette étude, il semble plutôt que l’anglais s’impose comme langue de communication interne dans les entreprises. Est-ce bien le cas?


FL: C’est bien ce qui est intéressant avec cette étude. Pour la première fois, à ma connaissance, on demande la raison pour laquelle l’anglais est exigé pour le poste. Pour les communications internes, externes, à l’oral ou à l’écrit ou pour l’utilisation de machinerie. Et tadam! L’on apprend qu’à Montréal, quand l’anglais est exigé, 41,4% du temps, ce sont pour des raisons de «communication orale à l’interne». Le chiffre équivalent hors Montréal étant de 14,7%. Donc, on demande la connaissance de l’anglais, en gros, parce que la langue de travail à l’interne, au moins en partie, est l’anglais. 


Personne ne propose, comme certains esprits chagrins le répètent systématiquement, d’éliminer l’usage de l’anglais au travail; mais il faut que cet usage de l’anglais soit fait, très majoritairement, pour les communications à l’externe et à l’international. Que l’anglais serve de langue d’échange à l’international, personne n’est contre; ça en prend une. Mais que l’anglais serve de langue d’échange à l’interne de façon aussi étendue, c’est cela qui pose problème. Car cela signifie, simplement, que le rôle que le français joue au travail se réduit. Qu’il est donc destiné au déclassement. Il faut viser à séparer les sphères d’usage des langues au travail: que le français serve à l’interne et que l’anglais serve, pour certains travailleurs (et pourquoi pas d’autres langues également?), à l’externe. 


Rappelons quelques faits: les anglophones comptent pour 8,1% de la population du Québec et pour 17,4% de la population de Montréal. L’exigence de connaissance de l’anglais pour fins de communication orale interne est donc de 2,4 fois le poids démographique des anglophones à Montréal. Ce n’est pas rien. 


Ce qui ressort également de l’étude, c’est que les entreprises de 25 à 49 employés, non «soumises à la Charte», c’est-à-dire échappant aux articles du chapitre V de la Charte imposant la mise sur pied de programmes de francisation afin de faire du français la «langue normale et habituelle du travail», exigent la connaissance de l’anglais pour les échanges oraux à l’interne seulement un tout petit peu moins souvent que les entreprises de 50 employés ou plus (23,8% comparativement à 26,2% pour l’ensemble du Québec), qui sont, elles, «soumises à la Charte». Même si l’on peut penser que les plus grosses entreprises ont plus de contacts à l’international, ce qui peut justifier une utilisation accrue de l’anglais, les deux chiffres se ressemblent tellement qu’il faut comprendre que les articles du chapitre V de la Charte semblent être largement inefficaces pour franciser en profondeur la langue de travail dans les entreprises de 50 employés et plus. Du moins, ces articles ne semblent pas avoir l’effet magique que certains semblent leur prêter. Penser régler le problème de la langue de travail simplement en étendant vers le bas, pour inclure au chapitre V de la Charte les entreprises de 25 employés et plus, par exemple, est une illusion. Soyons clairs: je ne suis pas contre, mais à elle seule, cette mesure sera totalement insuffisante. 


MBC: On cherche souvent à nous rassurer en disant que la connaissance du français est généralisée au Québec. Mais comment concilier cette connaissance quasi généralisée du français avec l’exigence systématique de la connaissance de l’anglais au travail (surtout à Montréal)? Comme indicateur, est-ce que la connaissance du français peut vraiment se substituer au critère de la langue d’usage? Et même, de la langue maternelle?


FL: En effet. L’on touche là à un point essentiel et généralement assez mal compris. On nous rebat les oreilles depuis des années avec la statistique affirmant que 94,5% de la population du Québec pourrait «s’exprimer en français1» et que, donc, le français aurait en quelque sorte triomphé au Québec! On comprend mal comment raccorder cette connaissance généralisée du français avec l’exigence généralisée de l’anglais pour les communications internes. Soit cette connaissance du français n’est pas aussi généralisée qu’on veut bien le penser, soit une bonne partie de ceux qui «connaissent le français» refuse de l’utiliser au travail, soit un mélange des deux. 


Il faut savoir, premièrement, que ce chiffre provient d’une déclaration faite par le répondant lors du recensement; ce n’est en aucun cas le résultat d’une vérification objective de la connaissance du français. Il est amusant de savoir que Statistique Canada a déjà testé une question un peu plus rigoureuse, demandant «Quelle(s) langue(s) cette personne connaît-elle assez bien pour soutenir une conversation assez longue sur divers sujets?» au lieu de simplement «Quelle(s) langue(s) cette personne connaît-elle assez bien pour soutenir une conversation?» Le simple ajout de «assez longue sur divers sujets» avait fait s’effondrer le nombre de Québécois non francophones se disant capables de «s’exprimer en français» d’un bon huitième. Statistique Canada s’est empressé de revenir à l’ancienne question. La «connaissance du français» est donc un indicateur mou, peu robuste et qui sert plus, à mon avis, à nous berner qu’à nous éclairer. 


Il est crucial de distinguer entre la «connaissance d’une langue» et son «usage», deux concepts qui ne sont pas du tout des synonymes. Ce qui est primordial, c’est l’usage qui est fait d’une langue et non simplement sa connaissance. C’est l’usage qui détermine la vitalité d’une langue, c’est-à-dire son rayonnement et son état de santé. Par exemple, la connaissance du latin était assez répandue au Québec dans les années cinquante, du moins parmi les classes éduquées. Mais qui connaît encore le latin aujourd’hui? La connaissance du latin ne voulait pas dire qu’il était utilisé abondamment et qu’il avait une vitalité élevée. C’est la même chose avec le français en Ontario: sa connaissance est beaucoup plus répandue que son usage, à tel point que la langue se perd chez un grand nombre de francophones, à défaut d’usage. 


L’étude qui vient de sortir (appelons-la «OQLF 2020») trace un portrait lié aux exigences de la connaissance de l’anglais au travail. C’est un côté de la médaille seulement. Il faut compléter ce portrait avec des données sur l’usage des langues au travail. L’OQLF a justement produit une telle étude sur l’usage des langues au travail en 2017. Les résultats sont tout à fait saisissants. On y apprenait, par exemple, que l’usage du français au travail est étroitement lié à la langue parlée à la maison. Ainsi:    


L’usage du français au travail est directement relié à la proportion de francophones présents, et, donc, le français est utilisé surtout par les francophones, quand ils le peuvent, au travail. 


Le portrait pour Montréal est particulièrement désastreux. 


À Montréal, le français comme langue de travail se porte très mal, même chez les francophones (25,3% l’utilisent exclusivement sur l’île de Montréal comparativement à 55,4% hors de la RMR de Montréal):    



  • La faiblesse du français comme langue de travail s’étend à la RMR de Montréal (45,1% des francophones utilisent le français exclusivement).    

  • A contrario, l’usage du français ne varie pas significativement selon le lieu de travail pour les anglophones. Il reste faible autant sur l’île de Montréal que dans la RMR de Montréal et dans les autres régions du Québec.       


Dans les offres d’embauche, on exige donc la connaissance de l’anglais de façon démesurée parce que les anglophones et une bonne partie des allophones travaillent en anglais. 


Le français est loin d’être la «langue normale et habituelle de travail» ou la «langue commune» au travail. L’étude de l’OQLF 2017 corrobore très bien l’étude OQLF 2020. Les anglophones imposent leur langue au travail de façon totalement démesurée. Aux francophones et aux allophones. Comme dans les années soixante. Comme avant la Charte. 


MBC: Dans quelle langue travaille la jeune génération? Et comment expliquer sa relative indifférence au fait de travailler en anglais ou en français?


FL: La même étude citée plus haut (OQLF 2017) nous apprenait que, chez les francophones, l’usage du français au travail est directement corrélé à l’âge:    



  • Les jeunes de 18-34 ans utilisent beaucoup moins le français au travail que les 55 ans et plus (37,4% exclusivement, 32,8% généralement contre 55,7% exclusivement et 31,5% généralement).    

  • Le phénomène est particulièrement marqué à Montréal. Seuls 20,4% et 22,6% des francophones de 18-34 ans utilisent le français exclusivement et généralement au travail, soit une minorité des francophones présents sur l’île.       


Ceci nous indique que le recul du français comme langue de travail va s’accélérer au fur et à mesure que les cohortes issues du baby-boom vont prendre leur retraite. 


Quant à la «relative indifférence des jeunes», nous ne savons pas de façon certaine, je crois, si l’utilisation beaucoup plus grande de l’anglais au travail par les plus jeunes relève de l’indifférence, des emplois occupés par ces jeunes (informatique par exemple comparativement à des emplois gouvernementaux pour les plus vieux) ou d’un rapport de pouvoir qui leur serait défavorable sur le marché du travail. L’on sait cependant que les plus jeunes se sont fait marteler l’extrême importance de l’anglais à l’école, bien plus qu’on ne l’avait fait pour les générations précédentes. Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle de l’école dans cette affaire. Notons, par exemple, que depuis une quinzaine d’années, on a introduit l’anglais en première année du primaire et qu’on a aussi mis en place de l’anglais intensif en sixième année du primaire (5 mois d’anglais exclusif à temps plein qui clôt tout le cycle du primaire). Ce faisant, est-on allé trop loin dans la valorisation de l’anglais, au point de fragiliser les bases mêmes de l’identité linguistique francophone des jeunes? Assiste-t-on à la naissance d’une «identité bilingue» chez les francophones à Montréal, comme chez les francophones hors Québec qui basculent dans le bilinguisme soustractif? Plusieurs indices laissent penser que oui. 


MBC: Est-ce que le bilinguisme est aussi payant qu’on le dit?


FL: Un article synthèse sur ce sujet a récemment été publié par un professeur de l’Université d’Ottawa, Gilles Grenier2. La conclusion générale qui s’en dégage est que l’usage des langues au travail est asymétrique, reflétant un rapport de force défavorable pour le français au Québec. Selon Grenier, l’anglais exerce à Montréal un pouvoir d’attraction près de trois fois supérieur à celui que l’on devrait attendre étant donné le poids démographique des anglophones. 


Pour les francophones, travailler en anglais rapporte davantage aujourd’hui que de travailler uniquement en français. Il est toujours plus payant aujourd’hui pour les francophones de travailler majoritairement en anglais qu’en français au Québec: la prime au bilinguisme est en effet asymétrique en fonction de l’usage des langues au travail; ceux qui travaillent 75% du temps en anglais et seulement 25% du temps en français sont ceux qui gagnent le plus. Pour les anglophones, travailler principalement en français ne rapporte rien de plus comparativement à travailler uniquement en anglais. Pour eux, la prime au bilinguisme va à ceux qui utilisent le français moins fréquemment (25% du temps et moins). Pour les immigrants, travailler exclusivement en anglais dans la région montréalaise est plus payant que de travailler seulement en français. 


Le portrait qui se dégage de l’usage des langues au travail est encore plus accablant, à mon avis, que celui que l’on peut dresser à partir des exigences de connaissance des langues pour l’embauche. 


MBC: La question du cégep revient en boucle dans l’actualité. Est-ce que le choix de la langue au moment du cégep et de l’université a une influence ensuite sur la langue de travail?


A mon avis, les jeunes sont bien conscients de la valeur supérieure de l’anglais sur le marché du travail. C’est cela qui explique pourquoi il y a un tel afflux massif de demandes pour étudier en anglais au cégep et à l’université (rappelons que Dawson College reçoit 11 500 demandes d’admission par année et à un taux d’acceptation – par manque de places – de seulement 30%). 


Il est aussi établi que la langue des études professionnelles (pas la langue de scolarisation au primaire et au secondaire) est un important déterminant de l’utilisation de cette langue au travail. C’est un cercle vicieux: l’anglais est plus payant que le français comme langue de travail, ce qui stimule une forte demande pour des études en anglais. Ensuite, ceux qui étudient en anglais travaillent en anglais, ce qui vient renforcer la demande pour les études en anglais. Etc. Et la roue tourne. 


L’étude de l’OQLF 2017 indique que:    



  • 76% de ceux qui ont étudié en français travaillent plus de 90% du temps dans cette langue comparativement à seulement 18,5% de ceux qui ont étudié en anglais.    

  • Les francophones ayant étudié en anglais utilisent trois fois moins le français exclusivement au travail comparativement à ceux ayant étudié en français (15,2% contre 46,9%).    

  • Les allophones ayant étudié en anglais utilisent le français exclusivement presque huit fois moins comparativement à ceux ayant étudié en français (4,1% contre 31,9%).       


Le message est clair: si on veut prétendre franciser la langue de travail, il faut briser ce cercle vicieux. On ne pourra pas le faire en resserrant seulement les articles de loi de la Charte régissant la langue de travail. Il faut s’attaquer aux deux côtés de l’équation à la fois pour avoir une chance de réussir. Il faudra donc impérativement se pencher sur la langue des études. Au cégep et aussi à l’université. 


C’est très simple en réalité: toute réforme de la Charte qui ne s’attaque pas à la langue des études sera vouée à l’échec. 


MBC: Devant ce désastre, que faire? Si vous aviez l’oreille de Simon Jolin-Barette, quelles mesures «réalistes» lui conseilleriez-vous?


FL: Je dirais d’abord au ministre que le temps du Québec français est maintenant compté. Il est essentiel que les mesures proposées fassent mouche et soient vraiment structurantes. Nous ne pouvons attendre deux autres décennies, nous n’avons plus de temps. 


Je lui dirais que pour appliquer les bons remèdes, il faut d’abord poser un diagnostic adéquat de la situation. Est-ce que cela a été fait? Quel est le diagnostic du ministre et de son équipe? On n’a pas entendu filtrer grand-chose sur ce sujet. 


Je dirais aussi que celui-ci, qui est avocat de profession, doit mettre ses lunettes de sociolinguiste ou de démographe. Il ne s’agit plus de resserrer seulement tel ou tel article de loi ou de faire une lecture étroitement juridique de la question linguistique, il s’agit de repartir de presque zéro pour établir une Charte de la langue française qui tienne compte de l’évolution du monde depuis 1977. Par exemple, il faut tenir compte de l’importance beaucoup plus grande des études supérieures aujourd’hui comparativement à cette époque (à l’époque, la majorité de la population n’allait pas aux études supérieures, aujourd’hui le diplôme d’études collégiales est la norme). Aussi de l’omniprésence de l’anglais dû aux Google, Amazon, Facebook, Instagram, TikTok, etc., omniprésence qui fait en sorte que les jeunes sont en immersion constante dans la culture anglo-américaine. Omniprésence que l’on doit tenter de contrebalancer d’une façon ou d’une autre. Par exemple, en valorisant plus la langue française et la culture québécoise à l’école. 


Il faut que la Charte de la langue française soit en interaction avec la politique d’immigration et avec le système d’éducation. La question de la langue est une compétence «transversale» et touche toutes les sphères de l’action gouvernementale. 


Notons à cet égard que les choses se présentent assez mal: avec le refus de la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration de baisser les seuils d’immigration, alors que nous sommes pourtant en pleine pandémie, et, surtout, son refus de rendre obligatoire la francisation des immigrants, malgré le rapport accablant du Vérificateur général du Québec de 2017 qui concluait que la francisation des immigrants était un «fiasco», on peut se demander si la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration ne vient pas annihiler en amont toute mesure que le ministre responsable de la Langue française pourra bien prendre en aval. 


Pour ce qui est de mesures spécifiques, le Mouvement Québec Français, qui réfléchit à cette question depuis longtemps, en propose un ensemble qui me paraît intéressant. Voilà qui pourrait inspirer le ministre. 


Et si le ministre responsable de la Langue française propose vraiment des mesures structurantes sur la langue, eh bien, la tempête d’injures et de calomnies à laquelle il a fait face avec le projet de loi 21 sur la laïcité aura l’air bien modérée face à l’ouragan qui s’abattra alors sur lui. Il doit s’attendre à une opposition extrêmement vigoureuse, versant même dans le délire, n’hésitant pas à le traîner dans la boue pour tenter de faire échouer le projet. Car toucher à la langue, c’est remettre en cause, directement, les rapports de pouvoir. 


Rappelons que Camille Laurin a régulièrement été traité de «nazi» par la presse anglophone. Camille Laurin n’a jamais cédé à l’intimidation des puissants; et sans lui, le Québec français serait déjà un gros Nouveau-Brunswick. 


Le ministre aura l’appui, s’il fait preuve de courage, de tous ceux qui souhaitent «la suite du monde» pour le Québec français. Et qui sont plus nombreux que certains pensent. Car ils disposent rarement de tribunes médiatiques ou de la puissance de l’argent. 


Pour que le Québec vive, il faut maintenant faire preuve d’audace. Car le statu quo, loin de nous assurer le confort et la sécurité, est une lente et certaine condamnation à mort.   



  1. Michel C. Auger dans son livre «25 mythes à déboulonner en politique québécoise», Éditions La Presse, 2018   

  2. Gilles Grenier, «Quebec’s language policy and economic globalization», Language Problems and Language Planning, 43:2, 2019, pp 179-197