En aparté - La disparition de Jacques Godbout?

Québec français




[La société québécoise va mourir, annonce Jacques Godbout dans L'Actualité->1981], ce magazine qu'on peut semble-t-il continuer de lire doucement dans toutes les salles d'attente avant que sa prophétie ne se réalise. «L'Actualité de l'an 2076 pourra probablement annoncer la disparition de la société québécoise, affirme l'écrivain. Mais d'ici là, personne ne va s'en rendre compte...» Sauf l'oeil perçant de Jacques Godbout, bien entendu.
Sur quoi s'appuie sa prophétie apocalyptique ? Sur une courte enfilade d'analyses à la va-vite et sur des constats rabâchés tout de travers : notre société ne fait plus d'enfants, les sources de la Révolution tranquille sont épuisées et la nouvelle génération n'a pas fait ses «humanités». La belle affaire ! À juste titre, le collègue [Michel Venne->1632] observait dans nos pages cette semaine qu'il s'agit de conclusions fortes de café alors qu'elles sont pourtant à peine évoquées sans non plus être démontrées.
Tout cela nous ramène au cas Jacques Godbout lui-même. Va-t-il finir par disparaître ? En fait, n'y a-t-il pas fort longtemps que l'auteur de Salut Galarneau ! se contente de se survivre, accroché tant bien que mal à un nénuphar à la dérive ? Cela explique sans doute que, à l'école des macchabées, on célèbre désormais plus qu'on ne le lit ce champion du babillage branché qui nous livre cette semaine dans L'Actualité son petit numéro dans la foulée du lancement de La Concierge du Panthéon, son nouveau roman.
La Concierge du Panthéon, c'est l'histoire de Julien, un météorologue québécois qui prend une retraite anticipée pour aller écrire à Paris, parce que «ce ne pouvait être que Paris». L'écrivain qui n'a rien écrit rencontre dans ses pérégrinations aussi bien une certaine France typée que l'Amérique du Nord de ses origines, croisant même dans les rues de la capitale française le spectre d'un Gaston Miron de composition. Va pour ce roman, assez vif et ingénieux, qui sans être majeur soutient une lecture agréable. Mais il est néanmoins toujours amusant de voir Jacques Godbout continuer, en marge de son travail strictement littéraire, de poser en penseur de notre société. Et il est encore plus amusant encore de constater le jugement qu'il porte lui-même, au fil du temps, sur la valeur de ses propres élucubrations de penseur. L'homme s'avoue en effet superficiel, tout en croyant qu'à force de l'être il puisse finir par être considéré comme profond !
En 1980, dans un café de Québec d'ordinaire fréquenté par les jeunes séminaristes, une équipe de Radio-Canada capte les propos de l'écrivain qui tient à ce qu'on comprenne bien la puissance de sa réflexion et la profondeur de sa modestie : «Je n'ai jamais eu d'idées, je suis comme Michel-Ange et Alain Resnais, j'aime les commandes, je suis l'épicier du coin de la littérature : téléphonez, que désirez-vous ?» Depuis des années donc, le voilà qui prend plaisir à balbutier le babil de toutes les promotions du prêt-à-penser offert chez l'épicier du coin, en esclave parfait de l'effet escompté.

L'expression d'idées, en gros ou au détail, selon les circonstances et par simple nécessité du spectacle à offrir de sa propre personne, montre que l'intelligence finit chez lui par compter toujours moins que l'apparence de l'intelligence. Tout n'est qu'images, comme il le laisse d'ailleurs entendre lui-même dans une entrevue accordée à Québec français en mai 1977 : «J'ai joué un personnage imaginaire quand j'étais tout jeune. J'ai continué. Me voyant faire des choses -- moi agissant, moi ici vous parlant, et en même temps, moi regardant moi dans la caméra, tout le temps.»
Godbout, en date du 12 mai 1990, dans son journal paru au Seuil sous le joli titre de L'Écrivain de province, explique encore ceci : «La durée de mon travail, la persistance, la patience, le nombre de films compenseront, je crois bien, ma relative superficialité. Quand on est superficiel assez longtemps, on creuse malgré tout.» Le même homme, en entrevue au Devoir le 12 février 1996, répétait à peu près la même chose : «Je suis l'homme des surfaces et non des profondeurs. Sauf que je prétends couvrir suffisamment de surface pour que ce soit l'équivalent de la profondeur.»
Largeur de la prétention, hauteur de la suffisance, profondeur de la pose : tel est donc le champ dimensionnel de ce personnage qui, à force de s'étendre et de s'entendre dans la chambre d'écho que lui offrent les médias, en arrive presque à se prendre pour ce qu'il sait pourtant ne pas être.
Jacques Godbout a choisi sa posture et sa situation depuis longtemps. Entre le monde populaire et «les bourgeois du pays», il choisit volontiers les seconds, comme il l'explique dans Le Réformiste : «Je me joignis à ce groupe vague de parasites du Prince qui commente et propose des politiques sans jamais avoir à les appliquer sous le prétexte irréfutable qu'on n'a pas besoin d'être une poule pour savoir si un oeuf est frais.» Une poule bien à cheval sur une classe sociale ne se retrouve évidemment jamais le cul sur la paille, ce qui peut avoir ses avantages pour qui craint l'hiver.
Parle-t-il du Québec depuis cette position de privilégié hautain que c'est toujours pour dire que les réformes des années 1960 ont été complétées, que le projet indépendantiste n'a plus de sens et que de nouvelles perspectives enthousiasmantes ne sont guère possibles pour des raisons de «génération».
Mais que connaît exactement cet homme du Québec ? Dans L'Écrivain de province, en date du 9 juin 1990, Jacques Godbout avoue ceci : «Je ne sais rien du Québec réel. Ma vie se déroule dans un univers factice et agréable.» Un univers qu'il situe volontiers quelque part entre la campagne de gens bien-pensants et Outremont, en compagnie de quelques-uns de ses amis, des artistes ou des journalistes, tous bien sûr des «gens de qualité», comme il l'écrit.
Et c'est cet homme-là qui nous annonce la fin de la société québécoise en avant-goût de la promotion de son nouveau roman ! Passons, passons...
jfnadeau@ledevoir.com


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