Doctorants à vendre

Université - démocratisation, gouvernance et financement



Selon les auteurs d'une étude portant sur les doctorants québécois réalisée pour le compte du Conseil national des cycles supérieurs de la Fédération étudiante universitaire du Québec (CNCS-FEUQ) et dont Le Devoir a rendu compte dans ses pages le mercredi 30 avril, il serait impératif de rendre les étudiants du troisième cycle plus «attrayants» pour les entreprises.
Pour ce faire, on propose notamment d'introduire davantage de «compétences pratiques» au niveau de la formation supérieure, par exemple au chapitre de la gestion des projets de recherche ou des procédures d'obtention de brevets. Dans cette veine, après les sempiternelles dénonciations de la prétendue tour d'ivoire dans laquelle les universitaires seraient confinés, un journal concurrent y est même allé d'un appel à «crever la bulle universitaire»: pourquoi pas des agences indépendantes pour juger de la qualité des formations et des projets, se questionnent nos chercheurs? Si l'on voulait achever d'éliminer toute forme de pensée autonome dans ce monde, on ne s'y prendrait pas autrement.
Industrie du savoir
Mais il n'y a pas tout à fait de quoi être surpris. Depuis plusieurs années, la voie en était déjà tracée. Parallèlement à la réduction de la culture en industrie culturelle (la musique en industrie du disque, l'humour en industrie de l'humour, la littérature en industrie de l'édition, etc.), on fit de même avec la connaissance, réduite à l'information et à l'industrie qui la produit et la commercialise.
Ne restait plus qu'à mater les résidus qui, souvent bien malgré eux, coûteux investissements en «recherche et développement» oblige, résistaient. Le mot d'ordre était né: nous sommes entrés dans l'«économie du savoir» où, précisément, toutes les formes de savoir devaient être mobilisés dans la grande concurrence économique universelle sous peine d'être condamnée.
Transformer l'enseignement
«Se brancher sur le monde» signifiait dès lors pour les universités la nécessité de transmuer l'enseignement en «formation à la recherche», de raccourcir les temps et les exigences de la formation, de valoriser la constitution d'équipes de pointe où les étudiants n'ont plus qu'à opérationnaliser les programmes de recherche dûment subventionnés et, surtout, à ouvrir les valves des «partenariats» avec le monde des affaires, réputé faire plus partie du «vrai monde» que quiconque. De l'immobilier en mode PPP avec ça?
À bien y penser, puisque tout cela est largement entamé, en effet, pourquoi ne pas terminer le travail et rendre obligatoire un certificat en «sciences de la gestion» à tous les «étudiants-chercheurs»? Pourquoi diantre avons-nous pris tant de temps avant d'y penser: un physicien, un mathématicien, un philosophe ou un sociologue méritent-ils moins que le meilleur de ce que l'on offre en pharmacologie, c'est-à-dire un cours de marketing?
Doctorants à vendre
Et tant pis si une part importante des champs de connaissance s'épuise faute de ressources, si l'idéal d'une pensée autonome est broyé dans la recherche-marchandise et si les étudiants sont lancés dans une course à l'employabilité pour ces carrières passionnantes que nous offrent les entreprises à capital de risque!
De toute façon, si le journaliste moyen, l'animateur de variété ou quelconque employeur ne peuvent pas comprendre ce qui est dit ou écrit, c'est la preuve de l'hermétisme et de l'inutilité de la connaissance ainsi produite. Alors, voilà la solution que je propose: coter les doctorants en bourse et laisser le marché décider de la valeur de leur adaptation! Avec sur le fronton des universités: doctorants à vendre.
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Jean-François Fortier, Doctorant en sociologie à l'UQAM et professeur en sociologie au Cégep de Sherbrooke


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