Derrière la laïcité, la nation

Accommodements raisonnables

L'actualité récente nous confirme l'ampleur des problèmes soulevés par la philosophie de l'accommodement raisonnable: du cas du YMCA à celui des policières de Montréal en passant par le dernier événement en date concernant la ségrégation sexuelle de certains cours prénatals où les hommes ne sont plus tolérés et sont invités à se rendre dans des quartiers où leur présence n'incommodera pas les sensibilités minoritaires, on constate bien que le problème de l'accommodement raisonnable dépasse amplement le milieu scolaire où il s'était d'abord manifesté et interpelle la nature du pacte national qui lie les Québécois entre eux.
Ceux qui réclament l'accommodement raisonnable ne cessent pourtant d'en dédramatiser la portée. On le présente ainsi comme un outil privilégié permettant l'intégration de communautés culturelles au domaine public tout en rappelant que le pluralisme identitaire serait désormais la norme pour chaque société occidentale. L'accommodement raisonnable ne serait rien d'autre que la manifestation institutionnelle d'une société ouverte à ses différences. On ne pourrait qu'y souscrire ou s'inscrire en dissidence avec l'idéal d'une démocratie «inclusive», «ouverte» et «tolérante».
La plupart du temps, les adversaires de l'accommodement raisonnable font valoir que la multiplication de telles mesures est contraire à l'idéal de laïcité et des valeurs qu'il abriterait. L'argument est d'autant plus convaincant que la différence culturelle prend trop souvent la forme de l'intégrisme religieux. Il faut pourtant aller plus loin dans cette critique en rappelant que la logique de l'accommodement raisonnable suscite en fait la création de barrières favorisant l'autoexclusion de certains groupes comme on l'a remarqué avec le refus d'un jeune sikh de s'intégrer aux institutions québécoises parce qu'elles refusaient de se plier à ses exigences identitaires. Certains ont même pratiqué le chantage linguistique en soutenant que «l'intransigeance» de la majorité francophone forçait bien souvent certaines minorités à se soustraire à ses institutions pour se réfugier dans une communauté anglophone plus accueillante et pluraliste. De ce point de vue, l'accommodement raisonnable n'est rien d'autre que la tête de pont d'une entreprise plus vaste de multiculturalisation de la société québécoise.
Au-delà de la laïcité
Plus que la seule laïcité, il faut opposer au multiculturalisme une certaine idée de la communauté politique qui ne renie pas sa dimension historique et existentielle. Si nos sociétés doivent s'ouvrir sans arrière-pensées à la diversité, elles doivent savoir à partir de quoi elles le font. D'une société dénationalisée soumise au corporatisme identitaire soutenu par un chartisme se substituant aux pouvoirs démocratiques? Ou d'une communauté nationale assumant sa continuité historique et accueillant à partir de ce qu'elle est ceux qui s'y joindront? Dans un premier cas, l'intégration sera chose facile, parce qu'elle ne voudra plus rien dire. Dans le deuxième cas, elle sera plus exigeante, mais conforme à une conception substantielle de la démocratie où le vivre-ensemble s'approfondit dans un authentique monde commun.
Le relativisme identitaire demandant à une société de renier toutes ses marques distinctives pour mieux s'ouvrir à la diversité est symptomatique d'une mauvaise conscience inquiétante. C'est à partir de son histoire particulière que le Québec s'est ouvert à la laïcité. Quand certains, sous prétexte d'appliquer une laïcité intégrale nous demandent de cesser d'enseigner les chants de Noël aux enfants du Montréal multiconfessionnel, de distinguer définitivement les jours fériés du calendrier religieux, de déplanter la croix du mont Royal ou de ne plus enseigner l'histoire nationale parce qu'elle serait d'abord celle de la majorité francophone, ils font preuve d'un zèle aussi peu nécessaire qu'intransigeant. En fait, en cherchant à présenter une laïcité soustraite à son contexte historique, ils minent la capacité d'intégration de notre société en la privant de ses raisons communes pour la réduire à une mince pellicule universaliste recouvrant tristement notre refus d'assumer notre propre histoire.
Retrouver la nation
La société québécoise s'empêtre déjà plus qu'elle ne le devrait dans le multiculturalisme. Mais les récents propos de Jacques Godbout nous révèlent heureusement que le temps de la censure est terminé. Et les plus récentes déclarations de Mario Dumont nous prouvent aussi qu'un homme politique disposant d'un peu de courage et de bon sens peut s'approprier cette question désormais centrale pour la démocratie québécoise. La rectitude politique qui nous pousse à confondre l'ouverture à l'autre avec le reniement de soi doit cesser. La majorité a des droits. La société québécoise ne doit plus avoir honte d'elle-même en se croyant coupable de racisme chaque fois qu'elle demande qu'on respecte les valeurs et la conscience historique qu'elle place au centre de son existence. Comme quoi derrière la question de l'accommodement raisonnable se trouve plus qu'une simple défense de notre indispensable laïcité. Derrière la laïcité, on devra bien finir par retrouver la nation.
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Mathieu Bock-Côté, Candidat au doctorat en sociologie, UQAM


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