Essai

Courir les bois et les dieux

Livres 2009 - Arts - cinéma - TV - Internet

Nos ancêtres coureurs des bois font aujourd'hui figure de modèles. On insiste sur leur courage, leur esprit d'aventure, leur indépendance et leur ouverture sur le monde. Ça n'a pas toujours été le cas. De leur vivant, ils passaient plutôt, aux yeux de leurs compétiteurs missionnaires à tout le moins, pour des porteurs de scandale qui donnaient le mauvais exemple et faisaient «le jeu de Satan». C'est ce qu'illustre habilement Dans les filets du Diable. Les coureurs des bois et l'univers religieux amérindien, un essai de Jean-François Beaudet, maître en sciences religieuses et connaisseur des communautés autochtones québécoises.
En brossant le tableau de cet affrontement entre les truchements et les évangélisateurs, Beaudet veut surtout faire découvrir les univers religieux huron et algonquien. D'abord mercenaires pour des compagnies de traite de fourrure, les coureurs des bois cherchent à s'allier certaines communautés amérindiennes en se fondant à leur univers, saturé de religion. Les missionnaires, à l'inverse, «sont convaincus que, soldats de Dieu, ils s'en vont batailler contre le Diable». On imagine facilement les frictions qui s'ensuivent.
Mais, et telle est la question centrale qui anime l'essai de Beaudet, quelles sont, au juste, ces pratiques religieuses amérindiennes que le récollet Gabriel Sagard assimile «à une sorte de culte satanique»? Obsédés par la mort, les Hurons craignent et vénèrent à la fois les âmes des défunts. Tous les douze ans, au moment de partir vers un autre lieu de culture, ils déterrent les cadavres, les nettoient, les peignent et les habillent, afin de leur faire des adieux avant de les enterrer de nouveau dans une fosse commune. Il s'agit de s'en faire des alliés. Jean de Brébeuf était ému par ce rituel.
Pour les Hurons, tout ce qui existe, même les objets, possède un Esprit. Ces Esprits, des okis, sont partout et peuvent influencer la vie des humains. Il faut donc les amadouer. Les méthodes pour ce faire sont parfois déconcertantes. Ainsi, le rituel de guérison de l'andacwander «consiste à rassembler dans la maison du malade les célibataires du village, hommes et femmes, et à leur permettre d'y passer la nuit à s'unir sexuellement avec le partenaire de leur choix, sous les yeux du malade et des chamans». Le plein de vie contre la mort qui guette?
L'univers religieux algonquien, auquel Beaudet consacre nettement plus d'espace, est centré sur la chasse, ce qui n'a rien pour déplaire aux coureurs des bois. Il s'agit d'une religion «pratique», dans laquelle prédominent les notions d'harmonie, d'équilibre et de don. La quête d'une chasse fructueuse y détermine tout le reste. Dans le rituel de la tente tremblante, un chasseur réputé communique avec les «Esprits des animaux» ou des Innus éloignés et les fait parler. Le tambour, la scapulomancie -- la lecture d'os d'animaux brûlés -- et les rêves servent de moyens de divination en vue d'une bonne chasse. Les restes des animaux tués doivent être traités avec respect parce que, disent les Montagnais, le castor vient «faire un tour par la cabane de celui qui le tue et remarque fort bien ce que l'on fait de ses os». Si ces derniers, par exemple, étaient donnés aux chiens, «les autres castors en seraient avertis [et] c'est pourquoi ils se rendraient difficiles à prendre».
Les missionnaires, devant ces rituels, se demandent s'il faut conclure à la simple superstition ou à l'action du Diable. Quand le truchement Étienne Brûlé offre du tabac à un rocher pour s'assurer de faire bon voyage, le récollet Sagard ne remet pas vraiment en doute l'efficacité du geste, mais la source de celle-ci. Alors que Brûlé, comme les Hurons, attribue un pouvoir d'influence à l'Esprit du rocher, le missionnaire est convaincu que «c'est le Diable lui-même qui exauce les prières de ceux qui offrent du tabac au rocher». De même, devant «la justesse des prévisions chamaniques», Charlevoix conclut à un «véritable commerce avec le Père de la séduction et du mensonge».
Invitation au voyage
Ce choc entre deux univers religieux donne parfois lieu, explique Beaudet, à de véritables «duels de magiciens». Le jésuite Ragueneau raconte que, lors d'un voyage, des autochtones tentent une «suerie» pour obtenir un vent favorable. Le succès de la démarche se transforme rapidement en échec patent. Le missionnaire qui accompagne les Amérindiens propose alors d'avoir recours à Jésus, «et Dieu très bon qui veut être reconnu, prié et adoré de ses créatures, écrit Ragueneau, leur en donna un excellent [vent] en un rien de temps».
Pratiquant «l'art difficile de vivre à la frontière de deux cultures», les coureurs des bois ne sont insensibles ni à la richesse de l'univers religieux amérindien ni à leur tradition catholique. Ils négocient parfois avec les Esprits, parfois avec le divin. Ils apprennent, explique Beaudet, à «laisser Dieu à Montréal» puisque, dans les bois, ce sont les pratiques amérindiennes qui «fonctionnent». Le folklore canadien-français évoque même la pratique consistant à «mettre Dieu en cache». «Des bûcherons laissent à un point précis tous leurs objets religieux chrétiens, résume Beaudet. Ils les reprendront au printemps après avoir hiverné dans les bois...» Face au danger, précise toutefois l'essayiste, même en forêt, «les rites et pratiques catholiques reviennent facilement aux voyageurs».
Présenté par son éditeur comme un ouvrage pouvant servir au nouveau cours d'éthique et culture religieuse (ECR), Dans les filets du Diable montre, à ceux qui en doutent encore, que l'étude des cultures religieuses peut être une fabuleuse invitation au voyage intellectuel et à l'exploration de soi-même, grâce au contact de l'autre qui ne nous est jamais complètement étranger. Les coureurs des bois n'auraient pas eu peur du cours d'ECR.
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Dans les filets du diable
Les coureurs des bois et l'univers religieux amérindien

Jean-François Beaudet
Médiaspaul
Montréal, 2009, 128 pages


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