«Chacun son métier»

Québec 2007 - Analyse

Il m'arrive ces jours-ci de faire des rêves étranges. Écartelé entre deux continents, je ne suis pas sûr, certains matins, de bien distinguer Ségolène Royal d'André Boisclair, Nicolas Sarkozy de Jean Charest et Mario Dumont de François Bayrou. Le hasard aura voulu que les calendriers politiques français et québécois se télescopent et que les candidats se livrent à un étrange jeu de miroirs.

Les cultures politiques française et québécoise ont beau être opposées, les points communs entre ces deux campagnes ne cessent de surprendre. Des deux côtés de l'océan, on trouve une droite dont le bilan est plus que moyen, sinon franchement mauvais. En face s'agite une gauche qui peine à se déployer et dont les chefs font preuve d'une maladresse évidente. Last but not least, dans les deux pays, un troisième homme venu de nulle part profite de la déconvenue de ses adversaires pour s'infiltrer dans la bergerie.
Parmi les similitudes, il y en a une plus frappante que les autres. À Paris comme à Montréal, les principales prestations des leaders politiques, celles qui permettent au plus grand nombre d'électeurs de découvrir les candidats et leur programme, ont eu lieu à la télévision dans des émissions qui ont finalement peu à voir avec l'information.
Au Québec, à l'exception du débat des chefs, c'est à Tout le monde en parle que les candidats auront eu le plus de temps pour s'exprimer devant un large public. En France, c'est dans une émission comme J'ai une question à vous poser, qui a mobilisé plus de huit millions de spectateurs. Peu importe qu'il s'agisse, au Québec, d'une émission de variétés qui verse dans l'information et, en France, d'une émission d'information qui vire aux variétés. Dans les deux cas, l'infotainment aura pris soin d'exclure les journalistes sans se soucier du fait que certains électeurs, parmi les moins renseignés, n'auront presque rien vu d'autre de consistant durant toute la campagne.
À une autre époque, Radio-Canada aurait jugé outrageant de faire interviewer les responsables de la nation par un animateur de variétés alors qu'il y a des journalistes pour ça. Autres temps, autres moeurs. La plupart des questions posées par Guy A. Lepage à André Boisclair la semaine dernière -- et on présume qu'il en sera de même au cours des prochaines semaines -- se voulaient davantage provocantes que destinées à approfondir les enjeux de cette campagne. On en est donc vite revenu au savoureux épisode de Brokeback Mountain, qui permet de rire un bon coup tout en humiliant une fois de plus un candidat qui, il faut le dire, a un vrai talent pour le mea-culpa.
Ah! le plaisir de voir le diplômé de Harvard prendre son trou! En effet, l'essentiel est là, dans ce sourire cynique de l'animateur qui met les politiques à sa main et les force à faire les mêmes bêtises que lui. Qu'ont-ils donc à se croire au-dessus de la mêlée? Ah! la belle fête païenne qui consiste à immoler ses élites sous le couperet «démocratique» d'un animateur qui se prend pour le représentant vivant du peuple! C'est la revanche de la foule anonyme. Et voilà qu'on inflige à l'agneau Boisclair ce clip de Gérard D. Laflaque où il chante à tue-tête que tous les candidats mentent effrontément. Comme si le véritable mensonge n'était pas ce rire contraint auquel l'invité doit impérativement se plier sous peine de passer pour une personne hautaine et méprisante.
Les Français, qui ont inventé la formule recyclée par Guy A. Lepage, sont à la fois plus cyniques et plus respectueux de leurs élites. Thierry Ardisson, à l'époque où il officiait, était beaucoup plus méchant que son clone québécois, à qui il arrive très souvent de faire des entrevues complaisantes. Mais en période de campagne électorale, on trouve encore en France des émissions d'information sur les grandes chaînes généralistes aux heures de grande écoute où les candidats peuvent se faire entendre sans avoir à danser sur les tables. Leurs jours sont probablement comptés.
Sur TF1, J'ai une question à vous poser rassemblait cent individus censés représenter un portrait fidèle de l'électorat. Les participants avaient dix secondes pour poser leur question et, surtout, évoquer leur petit bobo personnel. Comment alors ne pas sombrer dans la récrimination à tout crin? Seul devant cent citoyens «ordinaires», le candidat était déjà «peinturé dans le coin». Autour de lui, dans les gradins du stade, les yeux vengeurs du «vrai» monde. Malheur à celui qui ferait mine de ne pas compatir à la situation de l'un ou de l'autre. La sanction serait aussi terrible que pour celui qui oserait ne pas communier aux facéties de Guy A. Lepage.
Entre les sarcasmes d'un animateur populiste et les récriminations de Mme Tout-le-monde, des deux côtés de l'océan, les candidats se retrouvent sur le banc des accusés, sommés de répondre aux «vraies» questions du «vrai» monde. Rien de plus normal, direz-vous. Sauf qu'ici, le test de la vérité ne porte pas vraiment sur les engagements, les programmes et la détermination des candidats. Il porte plutôt sur leur capacité à paraître sympathiques, proches du peuple, à rire ou à s'indigner de la moindre insignifiance. Un test que Churchill, de Gaulle et Kennedy n'auraient probablement jamais réussi.
Dans les deux cas, il faut bien parler de la grand-messe du cynisme. En effet, une fois les idoles détruites, que reste-t-il d'autre? Comment se surprendre qu'après ces mises en scène racoleuses largement diffusées, le populisme soit en recrudescence et que des candidats comme Mario Dumont, au Québec, et François Bayrou, en France, fassent irruption dans la campagne en prétendant représenter le «vrai» monde face à une élite réputée n'y rien connaître? Avez-vous vu comme il est froid! Regardez comme elle est prétentieuse! Et celui-là, vraiment, il pourrait sourire un peu!
Comment s'étonner que la scène politique soit plus volatile et plus éclatée que jamais, comme le faisait remarquer cette semaine le politologue Jean-Herman Guay? Le cynisme politique n'est certes pas une invention des médias modernes, mais ceux-ci jouent un rôle évident dans sa diffusion en prime time. Je rêve du jour où les journalistes feront grève pour forcer les grands réseaux à ne pas confier l'entrevue d'un premier ministre à un humoriste en pleine campagne électorale.
«À chacun son métier», disait Dany Turcotte à la fin de l'entrevue d'André Boisclair. Il ne croyait pas si bien dire.
Correspondand du Devoir à Paris


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé