Ce qu'il y a de meilleur dans la politique provinciale

Chronique de Robert Laplante


Robert Laplante
_ BULLETIN DU LUNDI 20 mars 2006
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C'est injuste. Il s'est fait tomber dessus à bras raccourcis, notre Premier sous-ministre. Son discours inaugural n'a rien fait voir des Grands Commencements. Même les sbires de Gesca n'ont pu tordre l'évidence, le gouvernement Charest ne fait rêver personne. Même le petit Dumont, qui n'a pourtant jamais beaucoup exagéré de ce côté, a trouvé que Jean Charest a «l'imagination épuisée» (Le Devoir 15 mars). On lui a reproché le ton, la banalité des idées, l'absence de grands projets, bref on lui a reproché de continuer à vouloir foncer dans le destin de la province.
C'est injuste. Quoi qu'on puisse lui reprocher, Jean Charest ne mérite pas ce qui lui arrive. Le brave, il fait son possible. Il le répète sur tous les tons, quand on est Canadian on s'accommode du Québec qu'on peut, c'est-à-dire de celui que le Canada nous laisse. C'est la politique de l'attentisme actif, celle de la jérémiade et du compromis bancal. C'est la politique de la négociation à la petite semaine dans les coulisses du Conseil de la fédération, celle qui cherche à trouver des alliés dans un espace défini et contrôlé par une majorité étrangère. C'est la politique de la minorisation consentie.
C'est injuste. Jean Charest sert bien la seule politique provinciale possible. Son problème et celui des inconditionnels du Canada, c'est qu'ils ne parviennent pas à résoudre la contradiction fondamentale de notre nation niée. Notre peuple considère le gouvernement du Québec comme son gouvernement national et il nourrit à son égard des attentes nationales. Des attentes qu'il est structurellement impossible de satisfaire dans le cadre provincial. Le gouvernement Charest se heurte à une réalité dure et lente à éroder : la conscience nationale qui continue de s'affirmer malgré les déceptions, les reculs, la déprime collective et l'atmosphère glauque dans lequel le Québec s'englue. Une conscience nationale qui fournit la trame de fond de tous les motifs d'insatisfaction, qui défonce les seuils des sondages, mois après mois.
Notre Premier sous-ministre est prisonnier d'une idéologie qui l'oblige à conduire une politique qui est trop en avance sur la réalité. La nation québécoise a encore trop de ressort pour consentir joyeusement à la politique de minorisation. Il subit donc le sort des grands précurseurs. Tant que la cohésion nationale ne sera pas complètement détraquée, les partis dits fédéralistes du Québec vont devoir composer avec un dilemme impossible : faire de la politique comme si nous pouvions décider quelque chose alors que notre statut canadian nous prive chaque jour davantage des moyens d'orienter nos destinées. Le gouvernement Charest essaie donc de faire semblant.
A l'évidence, cela ne convainc pas. Du moins pas encore. Et c'est pourquoi il nous sert à nouveau la charge antiséparatiste, comme titrait Le Devoir (15 mars). Les inconditionnels du Canada n'ont pas les moyens de leur politique. Ces moyens, pour eux, ne se trouvent pas dans un projet de renégociation globale avec le Canada, ils y ont renoncé. Ils savent que l'égalité y est impossible et que jamais notre statut national n'y sera reconnu. Au lieu de s'acharner en vain à formuler un destin spécifique pour le Québec dans le Canada, ils ont donc choisi de s'attaquer à ce qui fait ressurgir continuellement les tensions dans la gouverne. Ils doivent chercher à réduire l'écart entre le possible et l'état de la conscience collective. Il leur faut briser le sentiment national, réduire la cohésion qu'il inspire et engendre pour que les mentalités s'ajustent à la politique de résignation. C'est une tâche très difficile, il faut en convenir. Elle renvoie à la manipulation d'instincts suicidaires et de conduites d'autodestruction qu'il n'est pas facile de manœuvrer au grand jour.
L'intériorisation du statut de minoritaire suppose une régression historique. Mais c'est là pourtant que se trouve la seule condition de possibilité de la politique provinciale. Cela renvoie donc à une double série d'exigences : la nécessité, d'une part, de briser les institutions et de détruire les conditions matérielles dans lesquelles peuvent s'incarner l'existence et les aspirations de la nation et, d'autre part, l'obligation de brouiller les repères identitaires, de banaliser leur charge instituante et de minimiser les effets de la négation nationale. Le problème des défenseurs du Canada est de concilier les actions requises par ces deux séries d'exigences qui, malheureusement pour notre Premier sous-ministre, n'obéissent pas aux mêmes rythmes.
Le décalage entre la réalité objective et le glissement des mentalités nourrit non seulement l'insatisfaction à l'égard des politiques, il enclenche une mécanique infernale où les consensus se font plus facilement sur les fronts du refus que sur l'adhésion aux politiques congruentes avec les choix de consentement au statut de minorité dépendante. C'est pourquoi ce gouvernement se plaint sans cesse de la difficulté de faire du développement au Québec. Ce n'est pas l'immobilisme qui nourrit cette réaction, c'est l'effarement, sinon l'abattement, devant les perspectives de devoir s'ajuster aux exigences du rapetissement de soi. La province de Québec ne fonctionnera adéquatement dans le Canada qu'après un passage éprouvant par une crise culturelle majeure qui aura rendu possibles les conditions d'acceptation de la détérioration de ses conditions matérielles par le retour à une valorisation de son être sur le mode mineur. Cela ne se fera que par la valorisation de modèles qui incarneront la dissolution du politique dans l'intendance, la résorption de l'intérêt national dans l'aménagement des conditions d'adaptation à l'ordre hétéronome.
C'est pourquoi aussi les stratèges libéraux accordent tant d'importance aux repentis, aux souverainistes fatigués qui font le choix de conduire leur carrière en ajustant leurs idéaux de jadis aux contraintes désormais acceptées comme faits de nature et fatalité. Ce sont les témoins vivants et les artisans de la nécessité historique qui est celle de la politique de la renonciation. Ces lucides qui « passent à autre chose » vont devenir les figures de proue de la politique des inconditionnels du Canada. Ils vont produire les modèles de crédibilité de la régression minoritaire. Gesca se charge déjà de leur élargir les aires d'influence et de les consacrer comme porteurs de sagesse. De nouveaux notables sont requis, leur notoriété grandit déjà dans l'espace médiatique. Ils nous parlent d'inquiétude et d'insécurité pour mieux faire accepter la soumission à l'existence qui nous est faite. La démographie aussi va devenir le lieu de dissolution du national, les thèmes en sont d'ores et déjà jetés : vieillissement, dette, dépopulation. Il sera difficile d'être une province heureuse. Mais ils préfèrent d'ores et déjà nous prêcher l'abnégation et le renoncement à nous-mêmes plutôt que le courage. Il est plus facile de se coucher dans les feuilles mortes des rêves fanés, de s'écraser devant l'adversité définie comme une fatalité matérielle que de se tenir debout devant le risque et surtout devant l'adversaire.
Jean Bouthillette, dans Le Canadien français et son double, a parfaitement analysé ce mécanisme culturel puissant qui porte à tourner contre nous-mêmes une agressivité qui ne parvient pas à s'assumer comme énergie dans l'action historique. On les entend partout ces prêcheurs d'austérité qui nous recyclent la morale du sacrifice dans un messianisme désormais sans substance. Zéro dette, zéro destin, pas d'histoires. Enfin libérés de nous-mêmes, soulagés du poids de ces rêves qui, sans cesse, resurgissent d'une mémoire inaccomplie. La province de Québec nous est promise comme un reposoir.
Ainsi donc notre Premier sous-ministre va-t-il encore une fois nous faire le coup d'opposer la prospérité à la responsabilité. Il opposera la question nationale à celle de la richesse nationale, histoire de bien faire voir que si la province est en mauvaise posture maintenant c'est parce qu'elle a été pendant trop longtemps le lieu d'attentes déraisonnables. Il faut revenir aux missions essentielles d'un gouvernement provincial et en finir avec cette contradiction qui inspire des conduites qui ne sont pas conformes à notre véritable statut de minoritaires. C'est la seule manière de trouver le moyen de moyenner. Les inconditionnels du Canada se veulent pragmatiques, ils ne négligeront donc rien pour multiplier les projets et les politiques où la nation va s'épuiser à dire non. Ce n'est pas exaltant, même eux en conviennent. Mais ils sont bien déterminés à forcer le destin et à casser la volonté nationale.
Ils peuvent compter sur Ottawa qui ne négligera rien pour normaliser la province. Et ils peuvent aussi compter sur l'immense lassitude qui contamine l'ensemble de l'opinion publique de moins en moins capable de se retrouver et de se reconnaître dans des discours publics qui gomment la réalité brutale de l'impasse dans laquelle la province de Québec enferme la nation. Les souverainistes eux-mêmes n'y échappent pas, accablés qu'ils sont de la pusillanimité péquiste qui répugne à nommer l'impasse par crainte d'avoir à se défendre des accusations de radicalisation de ses positions. Le Québec n'est plus gouvernable dans un Canada qui lui a retiré toutes ses marges, y compris celles où il a pendant si longtemps bricolé ses conditions de survivance nationale. Il faut le dire et le faire comprendre. C'est la seule façon de donner son sens au prochain mandat électoral.
Jean Charest et ceux qu'il sert l'ont bien compris, il ne leur reste plus qu'à prendre le risque de miser sur l'increvable culture politique velléitaire du PQ pour espérer se redonner un espace électoral. Il leur suffit de parler de référendum pour détourner l'attention et agiter les tensions dans un parti qui reste encore largement travaillé par des factions qui sont toujours tentées de séparer le pouvoir de l'option. Il a bien raison, notre Premier sous-ministre, de commencer maintenant à agiter les épouvantails, il y a encore un énorme décalage entre le discours souverainiste institué et l'état de l'opinion sur la gravité de l'impasse nationale. Le jovialisme étapiste a si longtemps sévi qu'il est difficile maintenant de saisir et de faire réaliser l'ampleur de la tragédie nationale.
La gestion provinciale a si profondément façonné les manières de voir et de combattre dans ce parti qu'il en a du mal à nommer les choses correctement. Il lui faut pourtant faire comprendre clairement qu'il n'y a plus moyen de moyenner et que son éventuelle accession au pouvoir ne devrait pas se faire pour réunir les conditions pour tenir un référendum mais bien pour sortir du Canada. Il lui faut maintenant (se) convaincre que le prochain mandat sera celui de l'urgence de conduire enfin une politique nationale. Les considérations tactiques sur le référendum sont bien secondaires dans cette perspective. Il a raison notre Premier sous-ministre, le Québec devra trancher lors de la prochaine campagne électorale entre un statut provincial assorti d'une promesse de richesse et un mandat de rupture et la certitude que notre prospérité ne dépendra que de nos efforts. L'érosion de nos institutions et la ruine de nos acquis vont nous amener au seuil d'un point de non-retour. Ce seuil, un second mandat libéral pourrait bien le franchir, ne nous laissant plus comme horizon que celui de la politique folklorisée. Un mandat péquiste référendiste serait tout aussi dévastateur, le gouvernement du Québec n'ayant même plus les moyens de s'occuper correctement en attendant de tenir un référendum.
Vraiment, la semaine qui s'est écoulée a été très injuste pour Charest. Il nous a livré ce qu'il y a de meilleur dans la politique provinciale : de faux dilemmes et le refus du dépassement. On espère que le PQ aura l'intelligence de cesser de lui répondre dans les termes de la rhétorique gestionnaire. Nous avons trop souffert de la mentalité d'exécutants. Nous ne voulons plus d'un gouvernement qui gère notre sort provincial. Nous voulons un État. C'est le seul lieu de notre volonté nationale.

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Robert Laplante131 articles

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Robert Laplante est un sociologue et un journaliste québécois. Il est le directeur de la revue nationaliste [L'Action nationale->http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Action_nationale]. Il dirige aussi l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Patriote de l'année 2008 - [Allocution de Robert Laplante->http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=752&Itemid=182]





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