Capitaine Lisée à la barre

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S'il manœuvre bien le navire péquiste, Lisée peut revenir dans la course et s'imposer comme le champion de la nation

(Après ma nomination comme directeur Opinions au Journal, il était évident à mes yeux que je ne pouvais concilier ce nouveau poste avec le fait d’être le Spin Doctor issu du Parti Québécois au sein de ce blogue. J’étais toutefois resté avec le sentiment que ça faisait une fin un peu abrupte à une aventure qui m’a apporté beaucoup de plaisir avec mes collègues Sylvain Lévesque et Jonathan Trudeau, ainsi que Mario Asselin. Avec les événements qui ont ébranlé le PQ dans les derniers jours, je trouvais vraiment dommage que la personne qui va me remplacer ne soit pas encore en place — ça viendra bientôt — bien que Sylvain ait fait un super billet ici. Ça faisait également un petit bout que je ne m’étais pas installé au clavier un après-midi de fin de semaine pour vous proposer une lecture plus longue et ça me manquait. Ayant obtenu des informations sur la manière dont la semaine s’est passée, du côté du PQ, je ne pouvais résister à la tentation. Alors, voilà. Prenez ça comme mon billet d’adieu. Et surtout, merci d’avoir participé à l’aventure ! Vous pourrez évidemment continuer de me lire en chronique régulière.)


Cette semaine, mon collègue Réjean Parent a publié un texte intitulé Capitaine Courage, où il comparait Jean-François Lisée à un capitaine qui doit diriger son vaisseau, le Parti Québécois, sur une mer agitée.


L’image forte du navire à la dérive ou sombrant parmi les flots a été abondamment utilisée pour décrire la situation du PQ.


Ça m’a rappelé un passage de Black Sails, la série que j’ai préférée au cours des deux dernières années. Elle raconte les événements fictifs ayant mené aux aventures relatées dans le célèbre roman L’Île au trésor, de Robert Louis Stevenson. Une forme de prequel, comme on dit sur Tatooine.


Encalminé


Au début de la troisième saison, le pirate James Flint, capitaine de légende du Walrus, est poursuivi avec ses hommes par le traitre Benjamin Harnigold, ancien forban passé à la solde du gouverneur des Bahamas Woode Rogers. Le navire que la Royal Navy lui a fourni est plus rapide et mieux armé que le vaisseau pirate, dont il promet de ne faire qu’une bouchée.


Fin manœuvrier, Flint conçoit un plan qui provoque presque une mutinerie parmi son équipage, déjà fort mal disposé envers ce capitaine rusé et courageux, mais imprévisible au point d’en être dangereux et, à vrai dire, parfois fourbe. Le marin, insensé, décide de s’échapper d’Harnigold en fonçant tout droit vers une tempête terrible, bien que le quartier-maître John Silver et le maître de voile De Groot le supplient de renoncer à cette folie. Flint sait très bien que le vieux loup de mer n’osera pas le pourchasser avec son lourd vaisseau.


S’ensuit un long jour où le navire est frappé par les vagues, la pluie et les vents. La coque perce à plusieurs endroits et l’eau monte dans la cale (ce qui n’est pas sans rappeler des événements survenus à l’Assemblée nationalependant le congé des fêtes). On coupe quelques voiles, ce qui jette plusieurs hommes à la mer, mais Flint continue de tenir la barre.


Flint se réveille après avoir perdu connaissance. Le soleil est radieux, le Walrus flotte sur une mer d’huile, mais aucun vent pour le faire avancer. La tempête s’étant retirée, le vaisseau pirate est prisonnier de la mer des Sargasses, réputée très calme, privé de l’énergie essentielle qui permet aux embarcations à voile de se mouvoir. (On dit d’un bateau se trouvant dans cette situation qu’il est « encalminé ». Je l’ignorais ! Il a fallu que je le cherche...)


Les jours passent, les eaux restent stagnantes, en même temps que les réserves en nourriture et en eau douce se font rares. Flint doit trouver une solution...


Pour connaître la suite, écoutez la série !


Lisée aux manœuvres


Vous l’aurez compris, les tribulations du capitaine Flint me font penser à la situation dans laquelle se trouve Jean-François Lisée actuellement. Il a convaincu un équipage rétif de le suivre dans une aventure hasardeuse et on a l’impression que, depuis, le Parti Québécois est encalminé, après quelques épisodes de tempêtes.


Pourtant — et c’est important de le saisir pour analyser ce qui va se passer dans les prochains mois — si le PQ finit par sombrer à la fin de la saison, ça ne sera pas parce que son capitaine l’aura regardé couler.


Lisée est aux manœuvres, il l’a été tout au long de la semaine. Il n’a pas été seulement un témoin passif des éléments qui se sont déchainés contre le PQ. Il a participé activement à les cadrer.


Députés en réflexion


Lundi passé, le chef était réuni avec son équipe, pour préparer la saison qui s’ouvre. On fomente, dit-on, de gros coups pour les semaines à venir et on était à y mettre la dernière main.


À ce moment, Agnès Maltais a prévenu Lisée qu’elle annoncera éventuellement qu’elle ne sollicitera pas un nouveau mandat. Il sait également que Nicole Léger soupèse ses options ; en décembre, il avait demandé à tous ces députés de profiter des fêtes pour compléter leur réflexion quant à une candidature en vue des élections du 1er octobre.


Au cours de la journée, Jean-François Lisée est informé par Nicole Léger qu’elle a choisi de ne pas se présenter à nouveau. En politique depuis plus de vingt ans et ayant récemment combattu un cancer, elle souhaite l’annoncer le lendemain, dans son comté. La décision est prise aussitôt : le chef sera à ses côtés.


Anticipant le choc, on coule en fin d’après-midi à certains médias de Québec qu’on présentera la candidature de Nathalie Leclerc dans Charlevoix — Côte-de-Beaupré. Il s’agit d’une figure majeure à l’île d’Orléans, secteur de la circonscription qui avait tourné le dos à Pauline Marois, en 2014. De son côté, Patrick Bellerose du Journal publie la nouvelle du départ de Nicole Léger, lundi à 19 h 07. Les rumeurs entourant d’autres retraits se mettent à courir.


Par la 40


C’est le lendemain que survient le seul événement qui n’était pas prévu, au cours de cette folle semaine. Tôt en matinée, Alexandre Cloutier fait savoir qu’il tiendra également un point de presse dans sa circonscription pour annoncer qu’il quitte la vie politique.


Ça, on ne l’avait pas vu venir. Tout le monde supputait, au Parti Québécois, qu’il ne serait pas si surprenant que le député de Lac-Saint-Jean choisisse de ne pas revenir, après deux revers en course à la chefferie, dont un dernier particulièrement cruel. En même temps, Cloutier continuait de s’acquitter de ses tâches de belle façon et le bruit courait qu’il n’avait pas cessé d’alimenter son réseau en vue d’une troisième tentative éventuelle.


Dans l’entourage de Lisée, il faut réagir. Les rumeurs s’accumulent et le nom d’Agnès Maltais circule beaucoup. D’une part, on contemple brièvement la possibilité d’envoyer le chef à Alma en avion, pour qu’il soit également au côté du député pour son annonce. On abandonne l’idée rapidement devant la complexité de l’opération... et en se disant sans doute qu’un refus de Cloutier ferait mauvais effet.


D’autre part, le chef est actif aussi. Anticipant que la présentation de la candidate Leclerc, prévue le lendemain, serait ombragée par les rumeurs entourant Agnès Maltais, il prend sur lui de contacter la tigresse de Taschereau et de lui demander de faire son annonce l’après-midi même. Il lui propose de sauter dans sa voiture, dès après le point de presse de Nicole Léger, pour la rejoindre à Québec.


Joueuse d’équipe et elle-même très fière de la capture de la fille du grand Félix, Maltais accepte d’emblée.


Après la déclaration émouvante de Nicole Léger, le chef fera donc la route par la 40, entre Pointe-aux-Trembles et le centre-ville de Québec et aura le temps d’arrêter dans un Tim Hortons pour avaler un sandwich, parce qu’on était en avance sur l’horaire.


L’annonce avec Agnès Maltais se déroule à merveille. La députée, reconnue pour sa candeur et son franc-parler, fera un excellent service après-vente, effectuant la tournée des plateaux et des studios de la capitale. (Certains s’attendent d’ailleurs à l’y retrouver, après sa retraite politique.) Le chef, lui, reste discret.


Le soir venu, au Parti Québécois, on est soulagé d’avoir réussir à faire atterrir les choses de manière à pouvoir tirer sur le sparadrap en un seul coup plutôt que de laisser durer le supplice toute la semaine. On garde en tête que des nouvelles plus positives s’en viennent.


Surprendre


Jean-François Lisée est beaucoup plus souriant que la veille alors que, toujours avec Agnès Maltais, il se trouve à l’Espace Félix-Leclerc pour annoncer la candidature de sa directrice générale. La vedette du jour, candide et émotive, performe au-delà des espérances dans cet exercice parfois périlleux du premier point de presse d’un nouveau politicien. D’autres s’y sont brûlés.


Un bonus s’ajoute, alors que la nouvelle, d’intérêt essentiellement local, est reprise par les médias nationaux. Il arrive que vos malheurs attirent également l’attention sur vos bonheurs...


Mais il faut continuer de surprendre, pour ce capitaine impétueux qui en a fait un modus vivendi, voire un réflexe vital depuis qu’il est en politique. De retour à Montréal, vendredi, il tient une rencontre dans un café avec une vingtaine de personnes souhaitant se présenter à une investiture du Parti Québécois. L’exercice est inusité, en ce sens que des candidats qui s’affronteront dans certaines circonscriptions sont assis côte à côte. Les caméras sont invitées.


Un autre bonus, le journaliste Alec Castonguay passe se prendre un café et contribue à diffuser la nouvelle sur les réseaux sociaux.


On veut montrer qu’il y a encore de la relève au PQ. Dans cet esprit, on a fait intervenir Véronique Hivon, la veille, pour présenter les engagements du parti en matière de petite enfance, en même temps que répondre à la politique présentée par le gouvernement et répliquer à une sortie de la CAQ.


L’opération s’inscrit dans une stratégie plus vaste, visant à exposer davantage de porte-paroles ayant une image positive. Pascal Bérubé, qui a brillé dans tous les bulletins de fin d’année, est déjà mis à contribution et Sylvain Gaudreault le sera également. On comptait sur Alexandre Cloutier aussi, hélas...


Le chef ne se cachera pas pour autant. Hier, il était à Baie-Saint-Paul au côté de Nathalie Leclerc, dans le cadre de son assemblée d’investiture.


De gros coups


Cette semaine, le Parti Québécois abattra d’autres cartes de son jeu.


Lundi, on lancera une nouvelle campagne de communication.


Mercredi et jeudi, on tiendra le caucus présessionnel à Shawinigan, une région où le PQ a besoin de se montrer compétitif face à la CAQ. Celle-ci se sera réunie deux jours plus tôt, à Sainte-Adèle, dans le comté de Bertrand qu’on aimerait bien prendre suivant le départ du péquiste Claude Cousineau.


Puis, samedi et dimanche, le Parti Québécois tiendra une conférence nationale des présidents de circonscription à Saint-Hyacinthe, ancien château fort péquiste ravi par la caquiste Chantal Soucy, aux dernières élections. À cette occasion, on espère reprendre le contrôle du calendrier avec ce qu’on annonce comme de gros coups.


On n’hésite pas à faire monter les attentes, du côté du PQ. De belles annonces devraient survenir également à Shawinigan. Lorsque le blogueur se montre sceptique, on n’a pas l’air d’avoir peur de décevoir : ce sera, semble-t-il, de très très bonnes nouvelles qu’on présentera. Assez, dit-on, pour que le caucus, au courant de ce qui s’en vient, soit très optimiste.


Le feuilleton se poursuit


À la fin, où est-ce que tout ça mènera le Parti Québécois ? Dur à dire, alors que tous les analystes prévoient un sort bien pénible pour le grand parti des souverainistes. Denise Bombardier faisait d’ailleurs une présentation remarquable du contexte historique tragique dans lequel la formation politique se trouve présentement.


N’empêche que sur ce navire apparemment encalminé, il y a encore un capitaine qui n’a pas dit son dernier mot. Il est aux manœuvres et y restera jusqu’à la fin, refusant de se rendre à la marine royale, même au risque de foncer sur les intempéries.


On verra ce que ça donnera et la plupart des observateurs continueront de douter, peut-être avec raison. Ce sera néanmoins très intéressant à suivre et à analyser... comme une bonne série !


Une chose est sûre, du point de vue d’un directeur Opinions, il n’y a pas grand-chose qui fournit davantage de matériel que le surprenant feuilleton du PQ.


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Claude Villeneuve137 articles

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L’auteur est blogueur au Journal de Montréal et au Journal de Québec. Il a été président du Comité national des jeunes du Parti Québécois de 2005 à 2006 et rédacteur des discours de la première ministre Pauline Marois de 2008 à 2014.