Bourgault, vies et destin

Un portrait radiophonique en cinq facettes de Pierre Bourgault

Son seul tort aura été d'avoir raison trop tôt

La Première chaîne propose un portrait en cinq épisodes du communicateur hors norme, décédé il y a dix ans, le 16 juin 2003. C’était Bourgault, c’est l’homme de mots, le militant, l’homme des médias, le mentor et l’homme tout court. Plus d’une trentaine de personnalités témoignent, y compris deux ex-premiers ministres, avec, en filigrane, le Québec en mutation dans la deuxième moitié du XXe siècle.
Appelons ça le sort, ou le destin. Ou le hasard, cette providence des incrédules. Toujours est-il que la vie politique de Pierre Bourgault, une des plus étranges et des plus puissantes bêtes de scène publique du Québec moderne, a commencé par une rencontre fortuite à Montréal.
« Je revenais d’Europe, fin 1959, début 60, et j’habitais Côte-des-Neiges à ce moment-là, raconte-t-il dans un extrait repris dans la série que lui consacre Radio-Canada. J’avais un ami, Claude Préfontaine. Je le rencontre dans la rue, un soir. Il me demande ce que je fais. Je ne lui dis rien, je traîne. Et il me dit : “Est-ce que tu viens avec moi, il y a une réunion du RIN ?” Je dis : “Kécéça ?” Il me dit que c’est une association qu’on vient de fonder pour l’indépendance du Québec. Je dis : “Kécéça ?” Alors, on est allés chez André d’Allemagne, qui a été le fondateur du RIN. Ça a été mon premier contact avec le Rassemblement pour l’indépendance, qui avait été fondé trois semaines ou un mois plus tôt. C’est donc arrivé tout à fait par hasard. Jamais de ma vie je n’aurais imaginé faire de la politique. »
Les témoignages se succèdent dans le deuxième des cinq épisodes de la série intitulée C’était Bourgault, diffusée à l’antenne de la Première chaîne en matinée (de 10 h à 11 h) la semaine prochaine. La comédienne Louise Latraverse raconte qu’elle était à la première réunion de la formation et qu’elle et une amie avaient lavé le plancher. Jean-François Nadeau, biographe de Pierre Bourgault, contextualise la fondation du Rassemblement, 200 ans, presque jour pour jour, après la bataille des plaines d’Abraham en septembre 1959.
« Après quelques réunions de cuisine, on voit que Bourgault a des talents de communicateur qu’on ne trouve pas chez d’autres orateurs, note le patron des pages culturelles du Devoir dans une de ses nombreuses interventions. C’est facile de se faire valoir. Ils ne sont pas nombreux. Tout est à faire. Quelqu’un qui veut faire, peut faire, et Bourgault veut faire et il va très bien faire. »
De gros canons
Il va bien et beaucoup accomplir dans plusieurs domaines. Tellement qu’il y a plusieurs Bourgault : le comédien, le militant, le chroniqueur et l’écrivain, l’annonceur, l’animateur et le tribun, le mentor aussi. Le cénacle des témoins de la série témoigne de ce débordement, forme une sorte de best of de ces décennies lyriques. On entend donc Jacques Godbout, Marcel Dubé, Gilles Vigneault, Lysiane Gagnon, Jean Garon, Marcel Sabourin, Marie-France Bazzo, jusqu’à Gabriel Nadeau-Dubois et même deux anciens premiers ministres, Bernard Landry et Jacques Parizeau. Ils sont environ trois douzaines de grosses poches des médias, de la politique et des arts à livrer des confidences, des anecdotes, des analyses. La réalisatrice Marie-Claude Beaucage, qui n’a jamais connu son beau sujet ensorceleur et entortillé, mène l’équipée. L’animateur Franco Nuovo, ancien ami de Bourgault, dirige les conversations.
« Ce projet est né des bonnes idées de Marie-Claude, a expliqué M. Nuovo en rencontre de presse. C’est la seule qui s’est rappelée le dixième anniversaire de la mort de Pierre Bourgault. […] On a fait en le définissant par thèmes, un par jour : l’homme de mots, le militant, l’homme de médias, le mentor et l’homme tout court. Les entrevues ont été réalisées chez les gens, pas en studio. Ce que j’ai découvert, moi, personnellement, c’est un être d’une complexité extrême. Je m’en doutais, mais je ne pouvais m’imaginer à quel point. Je pense qu’il y a finalement autant de Bourgault que de gens qui l’ont approché. »
La série radiophonique arrive après une production télé des Productions J et surtout la biographie Bourgault (Lux éditeur) du collègue Nadeau. « Cette biographie est le fruit d’un travail de moine pendant cinq ans, dit Mme Beaucage, en payant sa dette. Elle s’intéresse beaucoup aux balbutiements du mouvement indépendantiste au Québec et elle est d’une couleur beaucoup plus politique que notre série. Nous, nous avons voulu montrer plusieurs facettes de l’homme : le militant, le mentor, etc. Ça ne servait à rien de refaire un travail qui avait été très, très bien fait. Jean-François a écouté des tonnes d’archives. Nous, on les fait entendre. Ce sont donc deux ouvrages complémentaires, si on veut. »
Fabulateur et mythomane
Cela dit, l’hommage, bien que fasciné par son sujet monumental, ne sombre pas dans l’hagiographie, en tout cas pas dans les deux premiers épisodes écoutés. Dans la première heure, Jean-François Nadeau parle par exemple en même temps d’« un formidable haut-parleur », du « grand vaniteux » et du « fabulateur, un peu mythomane », qui après avoir joué dans Léolo va s’imaginer avoir raté une carrière avec Ingrid Bergman au rendez-vous.
« Quand on a approché l’ex-ministre Jean Garon, il m’a dit : “Vous ne voulez pas m’avoir. Moi, je ne l’aimais pas. Bourgault”, a raconté la réalisatrice au lancement. On ne voulait pas faire un hommage. Même les gens qui l’ont beaucoup aimé ne sont pas complaisants à son égard. On a essayé d’aller chercher des témoignages par rapport à l’homme. Dix ans ont passé et ça permet d’avoir du recul. »
Bernard Landry a bien résumé le cas du personnage complexe à la conférence de presse. « Souvent ses défauts étaient simplement l’exacerbation de ses qualités. Et dans ses qualités, il y avait la franchise, avec un langage parfois rugueux. Il a eu des accrochages avec René Lévesque. En particulier, une fois, des gens disaient que le reste du Canada ne voudrait peut-être pas coopérer après l’indépendance. Il avait répliqué qu’après avoir coulé trois ou quatre navires dans la voie maritime du Saint-Laurent, les Canadiens comprendront. Évidemment, René Lévesque, Jacques Parizeau et moi n’avons pas aimé ça. »
Il aurait été possible d’être plus sévère avec les paroles qu’il a écrites pour ses amis musiciens. Lui-même les qualifiait de « chansons scoutes » et, à part Entre deux joints pour Robert Charlebois et une autre toune pour un concours à l’occasion des Olympiques, il ne semble pas y avoir beaucoup à retenir de cette production artistique grossièrement engagée.
Le travail de recherche de la série s’avère cependant irréprochable. Le montage permet d’osciller entre les témoignages et les extraits d’archives pour appuyer les jugements et les souvenirs. Les coffres radio-canadiens sont mis à profit dans le livre numérique qui accompagne la série. Le document sera disponible gratuitement dès lundi à l’adresse radio-canada.ca/bourgault. Le e-book est divisé en sept chapitres : L’entrée en scène (1934), Les années RIN (1960), Le sacrifice (1968), L’art de la communication (1976), Les plaisirs (1987), Le libre-penseur (1995) et La mort du rebelle (2003).
Il y a la forme. Il y a le fond. Gabriel Nadeau-Dubois, lui-même tribun de choc, se démarque en rappelant ce que racontait le très éloquent orateur. « On pense que les gens qui font de bons discours ne font que bien parler, dit-il. Chez Bourgault, la forme sert le message. » Il décortique un discours de 1971 dans lequel Bourgault rappelle que certains choix politiques exigent des sacrifices et que la liberté gagnée par l’indépendance et la respectabilité se paieraient en partie par de l’insécurité. Il rappelle, selon l’ex-leader étudiant, que « ce qui n’est pas respectable aujourd’hui peut l’être demain »…


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