«Bonjour-hi!», ou laisser le choix de ne pas parler français

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40 ans après l'adoption de la loi 101, il faut encore combattre pour le français

L’essayiste Akos Verboczy revendique la paternité du « bonjour-hi ! ». Il affirme avoir trouvé cette astuce linguistique à l’orée des années 1990 afin de permettre au français de percer le mur linguistique d’un dépanneur du quartier Côte-des-Neiges. Il s’agissait de « l’innovation la plus marquante de l’histoire commerciale du chemin Queen-Mary depuis le démantèlement du tramway », blague-t-il dans son ouvrage Rhapsodie québécoise : itinéraire d’un enfant de la loi 101 (Éditions du Boréal, 2016). Aujourd’hui, l’« enfant de la loi 101 » sonne la charge contre sa propre création, qui est devenue le symbole de l’anglicisation de Montréal. Retour sur le « bonjour-hi » ; une formule de salutation qui a fait grand bruit cet automne.



Akos Verboczy quitte la Hongrie avec sa mère et sa soeur pour s’établir au Québec en 1986. Dès qu’il a posé ses bagages, le garçon de 11 ans se met à la tâche d’apprivoiser la « faune » de sa terre d’accueil. Il en récolte les fruits, cinq ans plus tard, lorsqu’il se retrouve derrière le comptoir du dépanneur du coin. « J’essayais de deviner la langue du client. Quand on connaît la faune locale, on se trompe rarement. La vieille madame avec son petit chien, ça va être en anglais. Le couple asiatique, ça va être en anglais. Mais le jeune étudiant avec une tuque, ça risque d’être en français », relate l’auteur-conférencier dans un entretien avec Le Devoir.



Dans l’incertitude, il se rabat sur un « bonjour-hi » bien senti. « Instinctivement, je sentais que ce n’était pas normal qu’on ne dise pas “bonjour” », dit-il. Et hop, le français passe derrière la caisse du commerce, où l’anglais était, jusqu’à ce moment, la langue des petites affaires.



« C’est donc par ma faute, soutient-il, que fut généralisée cette formule de salutation dans les commerces montréalais, sauf que, dans mon cas, si ça me permet d’être pardonné, c’est la partie française qui fut ajoutée. »



Bilinguisation du Québec



Mais le « hi » n’avait pas dit son dernier mot. Au fil des décennies, calmement, il s’est greffé à la formule de salutation de plus en plus de commerçants francophones.



Le mot d’apparence inoffensive résonne, selon Akos Verboczy, comme la « manifestation la plus audible » de la bilinguisation du Québec, à l’avantage de l’anglais.



« Le “bonjour-hi !”, ce n’est pas juste au centre-ville de Montréal, c’est aux Galeries d’Anjou, c’est à Laval… Et ce n’est pas parce qu’il y a des touristes là qu’on accueille les gens avec un “bonjour-hi”. C’est symptomatique de l’anglicisation de Montréal. C’est ça qui dérange les gens », fait valoir Akos Verboczy. « Le “bonjour-hi”, c’est juste la pointe de l’iceberg », ajoute-t-il, pointant l’accroissement du nombre de personnes travaillant à la fois en français et en anglais, tout particulièrement à Montréal, observé par Statistique Canada en novembre. « Plus de gens ont besoin de l’anglais pour gagner leur vie à Montréal », regrette l’auteur.



Un mot qui fait du bruit



La ministre responsable de la protection et de la promotion de la langue française, Marie Montpetit, a qualifié le « bonjour-hi » d’« irritant ». Le gérant de la multinationale Adidas, qui s’était contenté la veille de « dire un mot en français, pour accommoder la Ville de Montréal et les médias francophones » lors de la réouverture de sa boutique, sise dans le centre-ville de la métropole, pouvait se le tenir pour dit.



Philippe Couillard s’est pour sa part abstenu d’accoler l’étiquette d’« irritant » au « bonjour-hi ». Le premier ministre et tous les élus libéraux à sa suite se sont toutefois ralliés à une motion dans laquelle l’Assemblée nationale « invite tous les commerçants et tous les salariés qui sont en contact avec la clientèle locale et [la clientèle] internationale de les accueillir chaleureusement avec le mot “bonjour” ».



Les bonzes de la communauté anglophone ont exprimé leur « colère » dans les deux langues officielles du Canada.



Akos Verboczy espère de tout coeur que la motion unanime de l’Assemblée nationale donnera le « courage » nécessaire aux jeunes employés de boutiques pour mettre de côté le « bonjour-hi ».



Méfiance intercommunautaire



Les utilisateurs du « bonjour-hi » sont animés par les meilleures intentions du monde, convient l’ex-attaché politique de la ministre péquiste responsable de la Charte de la langue française, Diane De Courcy (2012-2014). « Il y a quelque chose de très accueillant là-dedans, de très respectueux, de très tolérant. On ne voit pas ça dans beaucoup de pays dans le monde. Le vivre-ensemble, ça commence par le savoir-vivre », affirme l’ex-président du comité des relations interculturelles à la Commission scolaire de Montréal. « Mais, il y a de la réciprocité qui doit être exigée aussi. Il faut aussi réaliser que, quand on accommode tous les jours, au travail, dans sa vie, des anglophones ou des gens qui ne parlent pas français, au début, c’est de la politesse, mais plus tard, c’est de se mettre dans une position inférieure et nuire à l’avenir de la langue française au Québec », poursuit-il.



Le « bonjour-hi » renforce l’impression que le français est une « langue optionnelle » au Québec, alors qu’elle devrait être la « langue incontournable ».



À ce sujet, Akos Verboczy reproche à la ministre responsable des relations avec les Québécois de langue anglaise, Kathleen Weil, de continuer de saluer les Montréalais qui l’abordent, et dont elle ignore la langue usuelle, par un bon « bonjour-hi ». « Moi, je vois ça comme un signe de respect […] me disant peut-être que cette personne souhaiterait continuer en anglais… ou en français », s’est-elle justifiée. En bref, Mme Weil donne « le choix » à son interlocuteur « de ne pas parler français », déplore Akos Verboczy. « Je ne peux pas être d’accord avec ça. […] Dans un commerce, quand on s’adresse à moi en français, je sens que je fais partie de la tribu. Quand on s’adresse à moi en anglais parce que je suis un immigrant, on me dit en fait que je suis un étranger à la culture locale. »



Cela dit, il faut accroître les ressources des organismes soutenant les nouveaux arrivants dans leurs démarches d’intégration au Québec, soutient le diplômé du cégep de Rosemont et de l’UQAM. « Ils sont tous débordés, tous. »


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