40 ans d'école publique

Éducation — l'effondrement du système

De réforme en réforme
Le Soleil
_ mercredi 06 septembre 2006
La réforme scolaire nage en eaux troubles. Quelques jours avant la rentrée, le ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, a réajusté le tir en adoptant une série de mesures pour «réformer la réforme». Un sentiment de déjà-vu ? Un coup d'oeil sur les 40 dernières années dans le monde de l'éducation au Québec permet de constater que les réajustements ont été nombreux, au fil des ans. Regard vers l'arrière pour mieux comprendre l'école d'aujourd'hui.
Un système à construire
Début des années 60. L'éducation demeure sous l'emprise des communautés religieuses et il n'y a que les enfants de familles fortunées qui peuvent espérer poursuivre leurs études. Mais la société québécoise est en pleine ébullition et les valeurs changent. L'école devra aussi s'adapter.
Le rapport Parent, publié à partir de 1963, mènera à la création d'un système d'éducation public, gratuit et accessible à tous. Le ministère de l'Éducation, le Conseil supérieur de l'éducation et les commissions scolaires régionales voient le jour. Les polyvalentes et les cégeps succèdent aux collèges classiques.
Mais il n'y a pas que des structures à bâtir, il y a aussi un enseignement à moderniser. «Nous assistions à un rejet du conformisme intellectuel dans la société en général, indique Thérèse Ouellet, ancienne sous-ministre adjointe à l'Éducation. On ne trouvait pas grand-chose de bon dans la pédagogie traditionnelle, on voulait plutôt innover.»

L'ère de la photocopieuse et de l'expérimentation
Au début des années 70, le vent tourne dans les écoles du Québec. «Il ne fallait plus donner de dictées ou de leçons à apprendre par coeur aux élèves. Il fallait plutôt partir de ce qu'ils aimaient et aller à leur rythme. Les laisser apprendre lorsqu'ils en avaient envie», se rappelle Orpha Robert, une retraitée qui a commencé à enseigner dans les années 50.
C'est l'époque des premières écoles alternatives, des classes à aire ouverte et de la «pédagogie active», centrée sur l'intérêt de l'enfant. Les enseignants sont alors encouragés à développer leur propre matériel, plutôt qu'à utiliser les manuels scolaires, hérités d'une autre époque. La photocopieuse devient leur alliée.
Pour donner plus de marge de manoeuvre aux professeurs, le ministère crée les «programmes-cadres», à l'opposé des programmes de type catalogue des années 50. Que de grandes orientations, peu de directives spécifiques. Le tout créé dans l'urgence des grands changements amorcés quelques années plus tôt.
Résultats : des écarts considérables entre les écoles du Québec. «On a scrapé une génération en voulant expérimenter toutes sortes de nouvelles méthodes», déplore Gaétan Gignac, qui a enseigné pendant 32 ans à Saint-Anselme, sur la Rive-Sud de Québec.
Coup de barre : un plan de match précis
À la fin des années 70, le ministère amorce une série de consultations qui mèneront à un nouvel énoncé de politique, L'école québécoise, qui redéfinit les objectifs de l'éducation au primaire et au secondaire et les moyens à prendre pour y arriver.
Le début des années 80 marque le retour aux manuels scolaires et la création de nouveaux programmes pédagogiques «par objectifs», extrêmement détaillés. Au secondaire, on ne compte pas moins de... 3000 objectifs à atteindre !
«Le ministère est devenu une machine à produire des objectifs», lance Claude Lessard, professeur en sciences de l'éducation à l'Université de Montréal, qui parle d'un «dérapage».
En une dizaine d'années, le milieu de l'éducation est passé d'un extrême à l'autre, constate Arthur Marsolais, qui a longtemps été chercheur au Conseil supérieur de l'éducation. Avec ces nouveaux objectifs, «le professeur devient un technicien qui applique un programme, sans plus, déplore M. Marsolais. Il n'y a plus de place à l'initiative.»
C'est aussi à cette époque que plusieurs nouvelles matières apparaissent à l'horaire des élèves du secondaire : écologie, économie familiale, formation personnelle et sociale (FPS), initiation à la vie économique... Les parcours enrichi, régulier et «allégé» sont abolis et on commence à miser sur l'intégration des élèves handicapés et en difficulté dans les classes régulières.
Rien ne va plus : vers les États généraux
Quelques années plus tard, force est de constater que les résultats ne sont pas au rendez-vous. Inquiet de la qualité du français des élèves, le ministre de l'Éducation de l'époque, Claude Ryan, lance une consultation publique. Il instaure des examens écrits du ministère en sixième année et en cinquième secondaire.
En 1988, avec la nouvelle loi sur l'instruction publique, la fréquentation scolaire devient obligatoire jusqu'à l'âge de 16 ans. Mais le taux de décrochage continue de monter en flèche, malgré l'adoption au début des années 90 d'un plan d'action sur la réussite éducative. L'heure de la réflexion a sonné et des États généraux sur l'éducation sont convoqués en 1995, afin de faire le point sur la situation.
La réforme version 2000
À la suite des États généraux, la nécessité d'une grande réforme de l'éducation - à la fois sur le plan pédagogique et administratif - fait consensus. L'école doit se recentrer sur les matières de base et une plus grande autonomie doit être accordée à chaque établissement. Les maternelles à temps plein sont créées, de même que les commissions scolaires linguistiques.
La réforme actuelle, entrée officiellement dans les salles de classe en 2000, met de côté les objectifs pour se concentrer sur des «compétences transversales» à développer. «C'est une vision beaucoup plus globale de l'éducation, qui consiste à éduquer plutôt qu'à seulement instruire», indique M. Marsolais.
Parmi les concepts-clés, mentionnons notamment l'intégration des matières et la pédagogie par projet, centrée sur les intérêts de l'élève. Plusieurs enseignants d'expérience ont souri en voyant un retour à certaines idées véhiculées dans les années 70. «Ce ne sont pas toutes des idées nouvelles !» lance Bernard Croteau, qui a enseigné pendant 35 ans à l'île d'Orléans.
Au départ, la pertinence de la réforme fait consensus. Six ans plus tard, le «renouveau pédagogique» est maintenant loin de faire l'unanimité.
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Trop de changements?
Le Soleil
_ mercredi 06 septembre 2006
Il y a d'abord la version officielle. Selon le ministère de l'Éducation, il n'y a eu que deux grandes réformes qui ont marqué le système d'éducation public au Québec : celle qui découle du rapport Parent, à partir de 1965, et celle que l'on vit aujourd'hui, mise en place depuis 2000.
Mais il y a aussi la réalité décrite par les enseignants, à mille lieues des constats du ministère. «À tous les cinq ans, il y avait des nouveaux programmes ou des nouvelles méthodes, lance Denise Lachance, qui a enseigné pendant 34 ans sur la Côte-de-Beaupré. On ne savait plus où donner de la tête !» Comme d'autres professeurs rencontrés par Le Soleil, elle se remémore plutôt un système d'éducation en perpétuel changement, passant d'une «miniréforme» à une autre sans crier gare... Qui dit vrai ?
Au ministère de l'Éducation, on indique que la mise à jour des programmes d'enseignement ne s'est pas nécessairement faite en même temps pour chaque matière. «Les professeurs ont dû régulièrement composer avec du nouveau matériel, ce qui a pu donner l'impression d'un perpétuel changement», affirme la porte-parole, Marie-France Boulay. Au tournant des années 80 par exemple, les réglettes des «mathématiques modernes» ne sont pas nécessairement arrivées la même année que le nouveau programme d'histoire.
Claude Lessard, professeur en sciences de l'éducation à l'Université de Montréal, considère plutôt que le système a souffert d'un excès de centralisation au fil des ans. «Le ministère est trop intervenu, c'est pour cette raison que les enseignants ont l'impression d'être toujours au milieu d'une réforme», indique-t-il. Certaines commissions scolaires, voire directions d'école, sont aussi à l'origine de changements, surtout sur le plan pédagogique : quelle méthode d'apprentissage de la lecture doit-on privilégier, par exemple ? Les mots associés aux images ou des phrases à découper ? D'une école à l'autre, les méthodes d'enseignements peuvent varier.
Mais d'autres acteurs du milieu de l'éducation sont formels : le système d'Éducation au Québec est bien jeune pour avoir subi toutes ces refontes et réajustements.
«Il y a eu trop de changements, tout simplement ! lance Diane Provencher, une ancienne enseignante qui a dirigé l'Association des directeurs généraux du Québec. Je serais étonnée de trouver d'autres pays qui ont connu autant de changements en si peu de temps. Et bien souvent, on a fait des réformes sans nécessairement connaître les impacts des réformes précédentes.»
Thérèse Ouellet, qui a été sous-ministre ajointe à l'éducation dans les années 90, reconnaît elle aussi que plusieurs changements ont été faits à la vitesse grand V. Mais elle demeure convaincue d'une chose. «Peu importe les réformes, ces changements n'ont pas modifié la relation maître-élève. C'est avant tout une relation humaine, peu les directives, les structures ou les méthodes d'enseignement. Et une fois que la porte de la classe est fermée, c'est le prof qui est le seul maître à bord.»
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Les élèves d'hier se souviennent
Le Soleil
_ mercredi 06 septembre 2006
En tête-à-tête avec soi-même
«Mes parents ont toujours refusé de m'inscrire aux cours de catéchèse. Les cours de morale existaient, mais apparemment personne d'autre n'avait encore osé y envoyer ses enfants puisqu'en première année, j'ai passé tous mes cours de morale tout seul dans une classe, à faire mes devoirs. Pas de prof.» - Jean-François Cliche, 31 ans
Apprendre à écrire au son
«J'ai étudié chez les religieuses jusqu'à ce que mes parents déménagent à Neufchâtel, lorsque j'étais en quatrième année. On m'a alors obligé à réapprendre à écrire au son. Ça été mon calvaire ! J'ai beaucoup plus de difficulté en français depuis ce temps-là et ça m'a suivi toute ma vie. J'en garde encore un goût amer.» - Nicole, 46 ans
Cobaye des écoles alternatives
«Je suis allée à l'école alternative Saint-Jean-Baptiste à partir de la deuxième année. On travaillait à notre rythme. Le lundi, on nous donnait nos travaux à faire pour toute la semaine. Avec ma gang de filles, on s'arrangeait pour avoir tout fini la première ou la deuxième journée. Le reste de la semaine, on jouait ! C'était l'fun mais en même temps, je réalise aujourd'hui que je me manque de méthodes de travail. J'ai vraiment l'impression qu'on a été des cobayes.» - Anaïs McKay, 27 ans


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