Une stratégie absurde

Par Jean-Pierre Derriennic

Géopolitique du Proche-Orient

Dans les polémiques suscitées par le conflit entre Israël et ses voisins, revient sans cesse l'argument suivant: nos actions font des victimes innocentes, c'est regrettable mais nous n'en sommes pas responsables; la responsabilité est celle de nos ennemis, contre qui nous exerçons notre droit de légitime défense. Utilisé aujourd'hui par les avocats d'Israël, cet argument l'a été aussi parfois par ses ennemis. Il devrait toujours être refusé par ceux qui s'efforcent de garder, face à ce conflit, le sens de la justice.
La riposte à une menace est justifiée à deux conditions: elle doit respecter une certaine proportionnalité avec la gravité de la menace à laquelle elle répond; et elle doit être une défense effective, capable de diminuer ou d'éliminer cette menace, plutôt que d'ajouter seulement la violence à la violence. À ces deux titres, la politique israélienne envers le Liban est injustifiable.
Il y a une menace réelle contre Israël à partir du Liban. Dans les années 70, elle était le fait de l'OLP, aujourd'hui du Hezbollah. En 35 ans les missiles et les obus tirés par eux contre le nord d'Israël ont tué au total moins de civils israéliens que le nombre de civils libanais tués par les bombardements israéliens depuis une semaine. Cela ne tranche pas définitivement la question de la proportionnalité, mais en donne une mesure approximative.
L'action militaire des Israéliens contre le Liban constitue-t-elle une mesure de défense, peut-être excessive, mais quand même efficace pour protéger leur sécurité? À cette question, l'histoire suggère très fortement une réponse négative. Pendant longtemps, la frontière libanaise ne représentait aucune menace pour les Israéliens. En 1968, ceux-ci commencent à lancer des attaques contre le Liban, d'abord en représailles pour des attentats commis par l'OLP en Europe, puis en riposte à des tirs contre le Nord d'Israël. Ces opérations israéliennes visaient des institutions du Liban, pour l'obliger à désarmer les Palestiniens. Le résultat fut exactement inverse, à cause de la faiblesse de l'armée libanaise et des compromis entre communautés qui caractérisent le système politique libanais. En affaiblissant l'État, les attaques israéliennes le rendirent encore moins capable d'imposer son autorité aux Palestiniens.
Libérés de la présence de l'OLP sur leur territoire depuis 1983, des soldats israéliens dans le Sud depuis 2000 et des soldats syriens depuis 2005, les Libanais viennent de reconstruire leur pays et ont depuis un an un gouvernement à peu près indépendant. Les attaques israéliennes ne visent pas seulement le Hezbollah, mais l'ensemble du Liban, ses routes, ses aéroports, les casernes de son armée, avec le même argument qu'en 1970: c'est à l'État libanais de désarmer ceux qui utilisent son territoire pour attaquer Israël. Dans un autre contexte, l'argument pourrait être justifié. Il ne l'est pas ici: ce n'est pas en affaiblissant l'État libanais qu'on le rendra capable de faire ce qui est au-dessus de ses forces.
La faiblesse de l'État libanais est due à des caractéristiques qui ailleurs seraient considérées comme des vertus. C'est la société la moins militarisée du Moyen-Orient. L'armée israélienne, une des quatre ou cinq plus puissantes du monde, occupe la Cisjordanie et est incapable d'y éliminer complètement ceux qui organisent des attentats. Mais elle bombarde la très faible armée libanaise pour la rendre capable de désarmer le Hezbollah. Ce serait ridicule si ce n'était pas tragique. Le Liban est le seul État du Moyen-Orient fondé sur des compromis entre communautés plutôt que sur la domination de l'une d'entre elles. C'est pourquoi le Hezbollah, qui a un soutien important dans la communauté chiite, ne peut être désarmé qu'en étant intégré à la vie politique, processus qui était en cours depuis un an.
Il faut sûrement aider les autorités libanaises à contrôler leur propre territoire. Pour Israël, détruire certaines des positions du Hezbollah qui le menacent directement serait peut-être une mesure de défense légitime. Détruire le Liban et pousser les Libanais vers une nouvelle guerre civile est une stratégie d'autant plus criminelle qu'elle est absurde.
Face à cette stratégie, la connivence américaine et l'incapacité du Conseil de sécurité d'ordonner un cessez-le-feu sont révoltantes. Et l'approbation du premier ministre canadien l'est aussi. Le Canada n'a aucune influence sur Israël, seuls les États-Unis en ont une. Mais il ne faut pas sous-estimer notre influence au Liban, et le sentiment qu'auront beaucoup de Libanais d'avoir été trahis par nous. L'an dernier les pays occidentaux ont fait pression sur la Syrie pour qu'elle évacue le Liban. Ils ont eu raison de le faire et la majorité des Libanais s'en sont réjouis. Mais certains d'entre eux pensaient, à tort, que la présence militaire syrienne était nécessaire pour les protéger contre Israël. On est en train de leur donner raison: les Occidentaux font partir les Syriens; un an après les Israéliens détruisent le Liban; les Occidentaux laissent faire; le gouvernement du Canada approuve. Je ne suis pas libanais, mais je peux imaginer comment je réagirais si je l'étais.
Jean-Pierre Derriennic
_ L'auteur est professeur de science politique à l'Université Laval.


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