Un terrain fort glissant

Indépendance et minorités


En 1964, un concours de circonstances m'a amené à Montréal pour un transfert d'emploi qui devait durer deux ans. J'avais débuté mon immersion canadienne en Colombie-Britannique, jouissant pleinement du cadre de vie exceptionnel qu'offrent Vancouver et ses environs. Je m'y étais fait de nombreux amis, qui le sont encore. Pourtant, après ces deux ans à Montréal, j'avais décidé d'y rester. C'était l'époque de l'Expo, Montréal et le Québec vibraient d'enthousiasme, de joie et de confiance en l'avenir.


J'aimais surtout pouvoir vivre dans les deux langues et les grandes cultures que sont le français et l'anglais - que la bonne fortune m'avait permis de connaître et d'apprécier dès mon plus bas âge à l'Île Maurice, ma petite terre natale. Pouvoir aller voir un film en français, bouquiner dans une librairie française ou anglaise, jouir de cette ébullition si vivifiante que stimulent les contacts continuels entre les nombreuses cultures et langues qui font le charme de Montréal... J'ai donc choisi le Québec, malgré tous les avantages que m'offrait un retour en Colombie-Britannique.
Et j'ai voulu, pour mes débuts en politique, opter pour l'Assemblée nationale, où j'ai eu la chance d'être témoin d'une page enlevante de notre histoire.
La bonne fortune a aussi voulu que la famille d'où je viens ait eu à travers les générations des attaches dans plusieurs pays et continents - famille où nos aînés nous prêchaient souvent la richesse de la diversité internationale et la valeur de l'ouverture au monde d'outre-frontière.
Vous dire mon désarroi et mon amère déception devant l'initiative à rebours de Mme Marois, politicienne intelligente et expérimentée que j'ai connue à l'Assemblée nationale. Au lieu d'ouverture et de confiance envers tous ceux qui cherchent à vivre en toute plénitude et équité comme citoyens à part entière, on veut au contraire classifier, rétrécir et soustraire. Classification et déclassification sont un terrain glissant, où il n'est jamais facile de s'arrêter. Car classifier reste par la nature même très subjectif et laisse toujours des brèches et des exceptions, qu'il faut sans cesse colmater ou tâcher d'éliminer.
Et il est très juste que des exercices tels que celui de Mme Marois nous font paraître mesquins voire ridicules à l'étranger. Cela à l'heure du village global, où la crédibilité internationale devient un attribut essentiel.
N'en déplaise à M. Pierre Curzi, je vis aujourd'hui dans un petit village historique du West Island où les habitants qui parlent tant une langue que l'autre vivent en exemplaire harmonie. Ceux qui me parlent du projet de loi 195, quelle que soit leur origine ou leur langue, qu'ils soient de souche ou nouveaux citoyens, en déplorent le plus vivement le sentiment de négativisme, d'exclusion et de petite politique qu'il transmet. De grâce, tâchez de nous rassembler vers un avenir commun, plutôt que de broyer du noir et de nous diviser.
Il faut admettre en même temps que l'intention du gouvernement de classifier les droits de la Charte québécoise n'est guère plus apte à dorer le blason du Québec sur la scène internationale. Les droits fondamentaux constituent une chaîne de protection dont les maillons sont chacun aussi importants que les autres, trouvant leur force et leur équilibre à travers leur interdépendance.
C'est pourquoi tous les grands instruments qui consacrent et protègent les droits fondamentaux évitent à dessein de les classifier et leur assigner des priorités arbitraires. Là aussi, le gouvernement s'embarque sur un terrain glissant, où il est difficile de s'arrêter.
En effet, un droit qui peut paraître prioritaire aujourd'hui, pourrait le devenir moins qu'un autre selon les circonstances d'un moment donné. Faudrait-il alors reclassifier et jouer à nouveau à la Charte?
Le gouvernement devrait au contraire solidifier la Charte québécoise pour en faire une vraie Charte, au lieu d'une simple loi amendable selon les courants du moment. C'est ce que je lui recommande fortement.
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Clifford Lincoln

Ancien député libéral tant à Québec qu'à Ottawa, l'auteur a été ministre de l'Environnement sous Robert Bourassa.
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