Un grand seigneur

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Jean Daniel avait compris les limites de l'antiracisme


C’était avant le journalisme en 280 caractères. Avant les snipers sur Internet et les lynchages médiatiques. C’était ce qu’on appellera probablement un jour l’âge d’or du journalisme. Une époque où certains croyaient même, avec le philosophe Allan Bloom, que sans la finesse du vocabulaire et l’excellence du style, on ne pouvait pas éprouver de sentiments élevés ni exprimer d’idées complexes.


À cette époque, dans la presse francophone, un homme représentait avec quelques autres cette élégance de la pensée et de l’écriture. Il se nommait Jean Daniel et avait fondé en 1964 le Nouvel Observateur. Il est décédé la semaine dernière à l’âge vénérable de 99 ans et la France lui offrira aujourd’hui un hommage national. Lorsqu’on lui demandait pourquoi il n’était pas devenu écrivain ou romancier, Jean Daniel répondait avec son regard frondeur : « Parce qu’en journalisme, je savais que je serais le meilleur ! » Et il n’avait pas tort.


Quand on naît juif en pays musulman et français en pleine Algérie coloniale, on n’échappe pas à l’actualité. Ami et compatriote d’Albert Camus, proche des socialistes, Jean Daniel cultivera cette qualité journalistique qui consiste, chaque fois que la vérité l’exige, à ne pas hésiter à aller à contre-courant, parfois même contre sa propre famille politique. Ainsi fit-il partie de cette gauche très minoritaire qui ne succomba jamais à la pensée totalitaire du communisme. Pourtant amoureux de sa terre d’origine, il n’hésita pas non plus à soutenir de Gaulle et l’indépendance de l’Algérie. Quitte à se fâcher avec ses amis les plus proches.


Grand reporter à L’Express, il « couvre » la décolonisation. C’est d’ailleurs ce qui l’amène au Québec, bien avant de Gaulle et son « Vive le Québec libre », attiré par les premières bombes du FLQ qui se réclamait alors de l’indépendance algérienne. Tout au long d’une carrière au cours de laquelle il interviewera Kennedy et Castro et sera le confident de Mitterrand, le directeur du Nouvel Observateur exercera une sorte de magistère moral dans la presse française et francophone. « On ne gouverne pas la France contre le Nouvel observateur », ironisera d’ailleurs de Gaulle.


Les Québécois l’ont peut-être oublié, mais Jean Daniel conservera toujours une certaine tendresse à leur égard. Sans suivre son ami Michel Rocard ni soutenir l’indépendance, il réaffirmera périodiquement les droits du « peuple québécois » à la reconnaissance nationale. « Les Québécois sont plus qu’une communauté, ils sont un peuple », écrivit-il en 1997, en plein backlash post-référendaire.




 

 

Tout au long de sa carrière, Jean Daniel tentera tant bien que mal de concilier ses idéaux de gauche à un attachement viscéral à l’identité française. Comme il n’avait pas succombé aux sirènes du communisme, il ne succombera pas non plus à celles du multiculturalisme. « On a cru que le progrès rendrait la nation caduque, c’est le contraire qui est arrivé », nous avait-il déclaré en entrevue. Il voyait même dans l’idée nationale « le noyau dur, irréductible, d’une forme de civilisation qui refusait de disparaître ».


C’est pourquoi, même dans sa critique virulente du Front national de Jean-Marie Le Pen, il a toujours souligné l’importance de maîtriser les flux migratoires et de ne pas dépasser ce qu’il nommait, avec le grand anthropologue Claude Lévi-Strauss, les seuils d’intolérance. « Il ne devrait pas y en avoir ? N’importe. Il y en a », tranchait-il. Dans une de ces phrases prophétiques dont il avait le secret, il affirmera même que, faute d’en tenir compte, « le discours antiraciste de nos hommes politiques est désarmant de platitude humanitaire et de boy-scoutisme généreux. » Une phrase écrite en… 1983 !


Ami de Lévi-Strauss, Jean Daniel ne confondait pas, comme le veut la vulgate d’aujourd’hui, le racisme, qui est « la justification d’un acte de violence au nom de la supériorité postulée d’une race », et la xénophobie qui exprime « un certain refus de l’étranger qui peut n’être motivé parfois que par le juste souci de sa propre protection ». Lui-même déraciné d’Algérie, il chérissait avec la philosophe Simone Weil l’importance des racines. « Je ne crois pas que la civilisation née des cathédrales et de la Révolution puisse s’accommoder d’un communautarisme que j’appellerai différentialiste », nous avait-il déclaré. Il ne fut guère prophète en son pays. Devant les problèmes posés par l’immigration, « on s’est voilé la face », reconnaîtra-t-il dès 1992 (La Blessure, Grasset).


Sensible à l’importance des religions, dont il savait qu’elles n’étaient jamais disparues, il se définissait comme « le plus religieux des incroyants ». Sa superbe n’allait pas sans une certaine arrogance. Ainsi reprochera-t-il son anticommunisme à l’écrivain Soljenitsyne. Un mot qui lui vaudra la réprimande de Raymond Aron.


Plus il prenait de l’âge, plus Jean Daniel célébra l’importance du lien national. Une façon peut-être de rendre hommage à son maître Camus qui avait estimé que si « chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde, la mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »