«Take back control»

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« Theresa May, rien ne serait plus dramatique qu’un reniement du référendum de 2016, »


« La politique dans ce pays ne sera plus jamais la même ! » C’est à peu de chose près ce que disait le comédien Benedict Cumberbatch dans l’excellent téléfilm The Uncivil War, diffusé il y a une semaine sur la chaîne britannique Channel 4. Le célèbre interprète de Sherlock Holmes y jouait le rôle de Dominic Cummings, le jeune et brillant directeur de la campagne du Leave en 2016. Le scénario avait beau adopter un point de vue nettement favorable au Remain, toute la première partie était une démonstration magistrale des raisons pour lesquelles ceux qui voulaient quitter l’Union européenne l’ont emporté.


Les meilleures scènes montrent comment Cummings s’est opposé aux dinosaures conservateurs afin de formuler le slogan qui mena à la victoire. Après de nombreuses hésitations, le voilà qui met enfin le doigt sur les trois mots qui exprimeront la quintessence de cette campagne : « Take back control ! » (reprendre le contrôle).


On ne comprend rien au retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne si l’on n’a pas compris combien la simplicité de ces quelques mots a exprimé la grogne de ces couches de la population qui ont fait depuis des années les frais de la mondialisation et du rêve néolibéral européen. La chose ne devrait pas être difficile à comprendre pour des Québécois qui ont vibré, à une autre époque, à des mots identiques qui disaient « Maîtres chez nous » !


Dans le discours qu’elle a prononcé mardi à la Chambre des communes, la première ministre Theresa May a bien résumé deux des principales raisons qui ont conduit les Britanniques à choisir de quitter l’Union européenne : la volonté de reprendre le contrôle de leurs frontières (notamment en matière d’immigration) et celle d’en finir avec le diktat de la Cour de justice européenne, dont les pouvoirs supranationaux n’ont jamais été soumis à aucun vote démocratique. On peut reprocher beaucoup de choses à Theresa May, mais il faut saluer la volonté de cette ancienne partisane du Remain de respecter la volonté démocratique exprimée en 2016.


D’ailleurs, sur quel écueil l’accord de retrait a-t-il buté sinon sur une question de souveraineté nationale ? On ne connaît pas de pays digne de ce nom qui signerait un traité l’obligeant à accepter indéfiniment l’instauration d’une barrière douanière à l’intérieur de ses propres frontières. Même un illuminé du « postnational » comme Justin Trudeau n’aurait jamais signé un accord avec Donald Trump créant la possibilité d’un contrôle douanier entre l’Alberta et la Colombie-Britannique. Or, qu’est-ce que ce backstop sinon un contrôle douanier en pleine mer d’Irlande !


 

N’eût été l’intransigeance des bureaucrates non élus de Bruxelles, pour qui la souveraineté nationale est un vestige folklorique, l’accord aurait été adopté. Même les plus intransigeants brexiters auraient soutenu l’entente si Bruxelles avait au moins accepté de préciser dans l’accord (et non seulement dans les lettres d’intention) que ce backstop serait temporaire. Mais Theresa May s’est heurtée à une fin de non-recevoir.


En pleine crise existentielle, Bruxelles a choisi de ne rien lâcher. C’est ce qu’elle avait déjà fait avec David Cameron en 2015 en lui refusant tout compromis sur la sacro-sainte liberté de circulation des personnes. Sans ce rigorisme doctrinaire, le Brexit ne l’aurait probablement jamais emporté. Mais les dirigeants européens ont visiblement peur que les libertés que réclament les Britanniques donnent des idées à d’autres.


On a pourtant tort de penser qu’un retrait unilatéral de l’Union européenne ne représenterait une « catastrophe » économique que pour les Britanniques. À l’aube d’une récession annoncée par tous les économistes et alors que la survie de l’euro est loin d’être assurée, les dommages seraient tout aussi dramatiques, sinon plus, pour l’Union européenne.


À 70 jours du départ du Royaume-Uni, et alors que Merkel et Macron semblent tous deux frappés de paralysie politique, on voit mal ce qui pourrait faire bouger les choses. En supprimant toute possibilité d’une sortie unilatérale, comme le souhaitent certains élus, le Royaume-Uni ne ferait que se couper les ailes dans une négociation qui n’est pas terminée, comme l’a admis Angela Merkel. Quant au second référendum, il serait la pire des solutions.


Comme l’a répété tant de fois Theresa May, rien ne serait plus dramatique qu’un reniement du référendum de 2016, dont la légitimité ne peut être contestée. Les chiffres trafiqués du Leave valant bien la campagne de terreur du Remain orchestrée de toutes pièces par le Conseil du Trésor aux frais de l’État.


Une telle décision ne ferait que conforter le « paternalisme » qui sévit à Bruxelles, pour reprendre la formule polie du philosophe Marcel Gauchet. Ce ne serait pas la première fois que Bruxelles ferait ravaler aux peuples des décisions qui ne lui plaisent pas. Les Irlandais, les Grecs, les Néerlandais et les Français ont déjà goûté à cette médecine et vu leurs référendums passés par pertes et profits.


Faudra-t-il ajouter les Britanniques à cette longue liste ? Ce pays a la chance d’être un des rares où les partis populistes n’occupent pas le terrain. Renier le Brexit reviendrait à leur ouvrir toutes grandes les portes.











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