INDÉPENDANCE NATIONALE DU QUÉBEC 403

Se gouverner

Chronique de Bruno Deshaies

Pour une collectivité nationale annexée, c’est vouloir bien conduire sa barque, mener la barque et garder le gouvernail, mais surtout mettre en œuvre l’idée d’indépendance nationale.

Bruno DESHAIES
Chronique 403 de Bruno Deshaies
9 avril 2013
Le lancement par le ministre Alexandre Cloutier de l’offensive de la politique du gouvernement Marois au sujet de l’assurance emploi et de la formation de la main-d’œuvre du gouvernement Harper précise l’orientation de la gouvernance souverainiste. Dans le communiqué de presse du ministre Cloutier, on apprend :

«Les Commissions nationales d'examen, c'est un outil inédit que l'on se donne et, devant les attaques du gouvernement fédéral, le gouvernement Marois n'hésitera jamais à prendre tous les moyens pour défendre les intérêts des Québécois. C'est ça, la gouvernance souverainiste».

On apprend aussi que la première Commission nationale d'examen sur l'assurance-emploi sera itinérante et disposera d'un budget de 1,5 M$. Le dépôt du rapport final aux autorités est attendu le 30 novembre 2013
Cette politique de gouvernance par le gouvernement du Québec a suscité rapidement de nombreuses réactions.
Entre autres, la chef de l’ON, Martin Aussant, a répliqué rapidement le même jour, le 4 avril, au Journal de Québec : «…faire la souveraineté c’est contre la constitution canadienne ». (J.-M. Aussant)
Divisions parmi la famille souverainiste
On ne peut pas se le cacher, la famille souverainiste est divisée. Monsieur Aussant dénonce le fait que le PQ au pouvoir tend à « faire semblant devant des militants souverainistes qu’ils sont la seule option pour la souveraineté du Québec ». Puis, il ajoute : « …je trouve que ça manque un peu de légitimité ». Du même souffle, il répond au ministre Alexandre Cloutier ceci : « …je lui annonce que faire la souveraineté c’est contre la constitution canadienne, il faudrait peut-être qu’il en parle plus ».
Ce qui donne que les souverainistes sont « pareils, mais pas tous pareils ». Alors réfléchissons un moment.
« Mais si tu ne trouves point quelque dieu qui domine il n’est point d’espoir de communiquer, écrit Saint-Exupéry, car les mêmes matériaux ont sens dans son ensemble et sens différent dans le tien, de même que les pierres semblables font, selon l’architecte, un autre temple et comment saurais-tu t’exprimer quand victoire signifie pour toi sa défaite et signifie pour lui sa victoire ? » [Dans Citadelle, Chapitre CII (ou 102).]

Les souverainistes ne s’entendent pas ou font semblant de s’entendre. Faudrait-il que la nation les suive dans leurs délibérations publiques byzantines ? Devant ce quiproquo, la Commission d’examen d’Alexandre Cloutier a reçu rapidement la réponse du gouvernement Harper. En moins de 24 heures, Ottawa a répondu stoïquement au plan de gouvernance souverainiste. Dixit : « Vous avez un Plan de souveraineté, nous avons un Plan économique. » Le couvercle est mis sur la marmite.
« ...ce n’est pas le referendum promis qui est la clef de voûte ».
Les souverainistes sont rarement à court d’idées. Mais tout serait plus simple si un minimum de cohésion et de compréhension existait entre eux. Martin Aussant dixit : « …la souveraineté c’est contre la constitution canadienne ». Donc : « Il faut faire en sorte que les Québécois votent oui à un référendum. » La question qui se pose : Comment pourrait-on convaincre la société québécoise du bien-fondé de l’indépendance nationale du Québec ?
Il y aura un long chemin à parcourir. Toutefois, il faudrait traduire différemment cette position avec des mots nouveaux. Par exemple : Se gouverner, c’est vouloir bien conduire sa barque, mener la barque et garder le gouvernail mais SURTOUT mettre en œuvre l’idée d’indépendance nationale.
Il y a peut-être ici une clef de voûte qui mériterait d’être reconnue comme essentielle à l’épanouissement complet de la nation québécoise. En d’autres termes, ce n’est pas le referendum promis qui est la clef de voûte. C’est tout simplement une application technique du processus démocratique qui permettra à la société québécoise de confirmer ce qu’elle désire démocratiquement. La question n’est pas là. Le problème est dans la pensée. Ce qu’il faut mettre en œuvre ce sont les bases fondamentales de l’indépendance nationale : l’autonomie interne et externe avec la maitrise d’un État souverain.
Vouloir accomplir cette ambition nationale exige, en amont, un travail colossal. Elle présuppose même une connaissance de la grande histoire qui a fait passer une société coloniale française dans un état de « colonie française » libre collectivement au statut de « nationalité annexée » après 1760. Notre vie collective d’aujourd’hui n’est pas sortie de la cuisse de Jupiter. Après 252 ans de soumission, il est normal qu’une collectivité nationale ait subi de multiples effets pervers de cette annexion collective (voir en particulier la NOTE de la Chronique 402, 1er avril 2013).
À la suite de nombreux revers au cours de leur histoire, les « anciens Canadiens », les Canadiens-Français et les Québécois-Français ont vécu la trajectoire historique d’une population intégrée dans un nouvel empire britannique en voie de se créer en Amérique du Nord. Cette intégration entraîna une lutte à finir entre deux colonisations : l’une, française d’origine et, l’autre, d’origine britannique appuyée par une Métropole anglaise qui voulait occuper et s’établir sur un même territoire que la colonisation française dans la vallée du Saint-Laurent. Il en est ressorti une lutte nationale continuelle entre un conquis et un conquérant. D’où cette histoire du conflit politique, économique et culturel entre le Canada français et le Canada anglais (ou les « Canadiens » et les Anglais).
Les sociétés se transforment dans l’histoire.
Bien sûr, les sociétés se transforment au cours de l’histoire. Bien sûr aussi que d’autres changements inattendus se produiront. Et c’est le cas en ce moment.
Malheureusement, l’individualisme l’emporte sur l’empire, c’est-à-dire sur tout ce qui noue les individus entre eux appartenant à cette nation annexée. D’où toute l’importance du langage, du véhicule et du message, puis des codes ainsi que de la manière de les décoder, puis de la culture, de la société et des individus qui portent le message d’hier à aujourd’hui. Car le vrai changement, s’il a lieu, va s’introduire d’abord dans les cerveaux des Québécois eux-mêmes. Transformer des habitudes de penser ne se fait pas en deux coups de cuiller à pot. C’est plutôt le contraire. Il faudra, selon l’expression consacrée, « enfoncer le clou » et même, comme le pensent les Japonais, donner un coup de plus sur le clou pour qu’il demeure bien enfoncé.
« ALORS SE POSE, comme le pense Saint-Exupéry, LE PROBLÈME DE MES RAPPORTS ET DE MES COMMUNICATIONS et de la passerelle entre cet ambassadeur d’une cause autre que la mienne, et moi-même. Et du sens de notre langage. » [Dans Citadelle, Chapitre CII (ou 102).]

Dans un message privé d’hier matin, un correspondant m’a fait part son point de vue.
« J’aime, écrit-il, cette question être gouverné ou se gouverner soi-même?????????????
À mon humble avis elle mériterait d’être débattue et mieux élaborée et ce par le plus grand consensus possible.
Un des moyens pour arriver à cela n’est certes pas des états généraux. »

Le point important dans cette remarque nous montre qui si l’on doit mettre le cap sur l’indépendance, il faut savoir MAINTENANT de quel CAP l’on veut parler véritablement. Nous y reviendrons à la fin de la chronique avec des explications précises.
Recherche de la clef de voûte
« Et tu commences de raturer [ces mots de ta vérité] comme tu commences de pétrir dans ta glaise un sourire qui commence de te défier. Tu ne choisis point l’un ou l’autre, au nom d’une logique verbale, MAIS TU CHERCHES LA CLEF DE VOÛTE DE TES VÉRITÉS CONTRADICTOIRES, car rien n’est à perdre – et tu devines que ton poème se fait ou qu’un visage va surgir de la pierre, car déjà te voilà entouré d’ennemis bien-aimés. » [Dans Citadelle, Chapitre LVI (ou 56).]

La « logique verbale » se contente de répéter et de faire répéter qu’il faut dire l’INDÉPENDANCE DU QUÉBEC. N’y aurait-il pas beaucoup d’« ennemis bien-aimés » dans cette affirmation » ?
Les illusions du langage
« Car la seule invention véritable est de déchiffrer le présent sous ses aspects incohérents et son langage contradictoire. Mais si tu te laisses aller aux balivernes que sont tes songes creux concernant l’avenir, tu es semblable à celui-là qui croit pouvoir inventer sa colonne et bâtir des temples nouveaux dans la liberté de sa plume. » [Dans Citadelle, Chapitre LVI (ou 56).]

La prise de conscience de l’exigence des mots justes devient prioritaire en cet instant d’une énième crise de la pensée politique au sujet de l’indépendance nationale du Québec. Des mots seulement, il faut passer à l’organisation des idées.
De nombreuses questions se posent…
Le Congrès des États généraux sur la souveraineté de samedi dernier à Québec peut-il enclencher sérieusement cette compréhension de l’idée d’indépendance ? Est-ce la meilleure manière de réunir les troupes souverainistes ? Les objectifs du Conseil de la souveraineté sont-ils les plus pertinents ? De quelle façon peut-on s’affranchir de l’idéologie fédéraliste ? Comment une nation annexée depuis plusieurs générations peut-elle démasquer l’imposture du bon vieux mythe séculaire d'une égalité possible entre les deux nationalités, ou, mieux encore, de la possibilité pour les Québécois-Français d'être maîtres chez eux et de s'épanouir dans un Québec qui demeurerait à l'intérieur de la Confédération ? Pourquoi le concept d’indépendance du Québec bifurque-t-il sur des questions de la gauche ou de la droite, des projets de pays ou à une réduction du concept à trois mots : lois, impôts et traités ? N’est-ce pas ouvrir la porte à l’idée fédérale ? Avons-nous à demander à un autre gouvernement de nous accorder la permission de faire nos lois, de prélever nos impôts et de signer nos traités ? Tout ce discours souverainiste n’entretient-il pas la confusion parmi la population ? Faut-il être gouverné ou se gouverner par nous-mêmes ?
… et il y a les faits.
« Donc, que ce soit de gauche, du centre ou de droite, les orientations telles que définies par les bien-pensants, non qu’un seul but; nous gouverner. » (Message privé d'hier par un correspondant.)

On ne secoue pas du jour au lendemain une très vieille tradition qui, depuis cent quarante-six ans, permet à l'immense majorité à accepter l’annexion.
Les défenseurs du fédéralisme sont majoritaires au Québec et au Canada.
L'indépendance exigerait que l’ambition nationale l’emporte sur les bienfaits à court terme de la fédération canadienne. Mais le Québec francophone hésite à risquer son niveau de vie.
Et les forces favorables au statu quo exploitent à fond cette crainte par un véritable matraquage psychologique.
Dans les faits, malgré la différence du Québec provincial, le Canada-Anglais est aussi intéressé à maintenir, à défendre, à conserver «sa» Province de Québec « comme les autres ».
Le pancanadianisme joue dans tous les domaines de la vie canadienne y compris la création d’un réseau pancanadien du patrimoine documentaire (RPPD) «visant à toucher la communauté patrimoniale élargie et à créer un réseau pancanadien renforcé».
Par contre, le Québec a des ambitions nationales.
Les Québécois ont besoin pour s’émanciper de transformer leurs relations de dépendance en relations d’égalité dans l’indépendance. Dans les faits, il faudrait que le Québec détienne un statut officiel d’unité internationale. Dans ce cas, on parlera d’une nation indépendante qui vivra de « relations de voisinage, de juxtaposition », soit :
▪ égalité de voisinage,
▪ infériorité de voisinage ou
▪ supériorité de voisinage,
et aussi, on parlera, obligatoirement de
▪ de maîtrise de sa vie collective à côté d’autres nations
a) de même force,
b) plus fortes ou
c) moins fortes (MAIS MAÎTRESSE CHEZ ELLE).
La réalisation de cette ambition nationale pourra finalement créer réellement un sentiment national chez les Québécois qui chériront enfin leur unité nationale. Ce sera le plus grand pouvoir qu’ils posséderont, c’est-à-dire un État souverain à leur disposition, pour concrétiser par eux-mêmes leur projet de société à leur mesure et selon leur désir.
Voilà ce qui est la nature fondamentale de l’expression «SE GOUVERNER».

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Bruno Deshaies209 articles

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BRUNO DESHAIES est né à Montréal. Il est marié et père de trois enfants. Il a demeuré à Québec de nombreuses années, puis il est revenu à Montréal en 2002. Il continue à publier sa chronique sur le site Internet Vigile.net. Il est un spécialiste de la pensée de Maurice Séguin. Vous trouverez son cours sur Les Normes (1961-1962) à l’adresse Internet qui suit : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-1-20 (N. B. Exceptionnellement, la numéro 5 est à l’adresse suivante : http://www.vigile.net/Les-Normes-en-histoire, la16 à l’adresse qui suit : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-15-20,18580 ) et les quatre chroniques supplémentaires : 21 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique 22 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19364 23 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19509 24 et fin http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19636 ainsi que son Histoire des deux Canadas (1961-62) : Le PREMIER CANADA http://www.vigile.net/Le-premier-Canada-1-5 et le DEUXIÈME CANADA : http://www.vigile.net/Le-deuxieme-Canada-1-29 et un supplément http://www.vigile.net/Le-Canada-actuel-30

REM. : Pour toutes les chroniques numérotées mentionnées supra ainsi : 1-20, 1-5 et 1-29, il suffit de modifier le chiffre 1 par un autre chiffre, par ex. 2, 3, 4, pour qu’elles deviennent 2-20 ou 3-5 ou 4-29, etc. selon le nombre de chroniques jusqu’à la limite de chaque série. Il est obligatoire d’effectuer le changement directement sur l’adresse qui se trouve dans la fenêtre où l’hyperlien apparaît dans l’Internet. Par exemple : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-1-20 Vous devez vous rendre d’abord à la première adresse dans l’Internet (1-20). Ensuite, dans la fenêtre d’adresse Internet, vous modifier directement le chiffre pour accéder à une autre chronique, ainsi http://www.vigile.net/Le-deuxieme-Canada-10-29 La chronique devient (10-29).

Vous pouvez aussi consulter une série de chroniques consacrée à l’enseignement de l’histoire au Québec. Il suffit de se rendre à l’INDEX 1999 à 2004 : http://www.archives.vigile.net/ds-deshaies/index2.html Voir dans liste les chroniques numérotées 90, 128, 130, 155, 158, 160, 176 à 188, 191, 192 et « Le passé devient notre présent » sur la page d’appel de l’INDEX des chroniques de Bruno Deshaies (col. de gauche).

Finalement, il y a une série intitulée « POSITION ». Voir les chroniques numérotées 101, 104, 108 À 111, 119, 132 à 135, 152, 154, 159, 161, 163, 166 et 167.





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1 commentaire

  • Bruno Deshaies Répondre

    10 avril 2013

    La question « du statut d’unité internationale » et de l’usage des «mots ».
    10-04-2013, par Bruno Deshaies
    À la fin de la Chronique, il devait y avoir une note de bas de page que j’ai, malheureusement, oubliée d’inscrire. Voici l’ajout qui complète l’explication sur l’existence d’une « unité internationale ». Voici le contexte :
    Par contre, le Québec a des ambitions nationales.
    Les Québécois ont besoin pour s’émanciper de transformer leurs relations de dépendance en relations d’égalité dans l’indépendance. Dans les faits, il faudrait que le Québec détienne un statut officiel d’unité internationale (1).
    (1) Au sujet de « L’insertion de l’État dans les relations internationales », Max Gounelle décrit la situation générale en ces termes :
    « L’accession à l’indépendance est un fait international décisif
    qui consacre la rupture de tout lien de subordination au bénéfice de l’État nouveau.
    À partir de ce moment, les gouvernements vont mener
    une politique ayant pour objectif d’insérer l’état
    dans le système international.
    Cela se manifeste par "La proclamation de l’État".
    (Réf., Dans Relations internationales, 5e éd., Paris, Dalloz, 2001, p. 133-139.)
    Au sujet des « mots » (Andrée Ferretti)
    Étant donné que j’ai fait allusion à la question de la langue et de la communication dans cette chronique, j’aimerais signaler les remarques judicieuses de madame Andrée Ferretti dans sa conférence du 1er mars dernier au sujet du RIN et du mouvement souverainiste. L’extrait devrait faire réfléchir les souverainistes.
    Madame Ferretti nous explique que les «mots» ne sont pas interchangeables en vain. D'ailleurs, l’historien Guy Frégault aimait dire que « si un mot en remplaçait un autre, c’est qu’il y en avait un de trop ».
    TEXTE
    Le discours et l’action indépendantistes ont aussi fait peur à la petite bourgeoisie nationaliste canadienne-française. C’est pour contrer sa propre peur que celle-ci a donné naissance à l’idée de souveraineté-association. Changement d’objectif traduit et soutenu par un changement de mot.
    CAR DE TOUTES LES PEURS, LA PLUS PARALYSANTE EST CELLE DES MOTS. C’est cette peur qui, depuis plus de quarante ans, fait dévier le peuple québécois du chemin de son indépendance politique, car autant que de permettre la compréhension de ce qui est directement en cause, le mot juste permet de formuler clairement les enjeux et de situer le lieu exact du combat. […] Il fallait donc désamorcer ces mots dangereux qui assuraient la fécondité des débats et des combats.
    Cela a commencé par la substitution des mots « souveraineté-association » au mot «indépendance», du mot « égalité » à celui de « liberté », s’est continué par la substitution des mots « prise du pouvoir » à ceux de « lutte de libération nationale », des mots campagne de financement à ceux de formation et de mobilisation politiques, pour finir par la substitution du mot « bénévole » au mot «militant». Sans oublier la disparition dans le vocabulaire politique des mots « aliénation », « domination » « exploitation », proclamés désuets. […]