Un objectif commun: l'indépendance du Québec

La part de la décision : se gouverner ou être gouverné ?

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Chronique de Bruno Deshaies

Bruno DESHAIES
Chronique de Bruno Deshaies
1er avril 2013
C’est un leitmotiv : « L’INTERACTION DES INDIVIDUS DANS LA SOCIÉTÉ DOIT SE FAIRE AUTOUR D’UN OBJET COMMUN POUR QU’ELLE PARVIENNE À ÊTRE PRODUCTIVE. »
OUI, Vigile a changé. (Denis Monière)
André Vincent exprime, dans le quinzième commentaire, toute la souffrance d’un peuplequi a subi une trajectoire historique très pénible d’hier à aujourd’hui. Les chefs de file du courant souverainiste sont obsédés par le pouvoir politique de gouvernance souverainiste. Ils sont impuissants à comprendre que faire l’indépendance nationale du Québec ne peut pas correspondre à la seule prise du pouvoir d’un gouvernement PROVINCIAL. Le poids de l’ANNEXION est tel que l’idée de la libération collective comme telle est dérangée.
La plupart des commentaires à ce jour tournent autour des problèmes de journalisme. Vigile voulait être plus avec Bernard Frappier, c’est-à-dire un carrefour qui nous permettrait d’aboutir à un objet commun. Ce n’est pas le cas. C’est l’agitation dans toutes les directions.
Depuis des générations, la question consiste à savoir qui GOUVERNE et non de JASER sur COMMENT ON EST GOUVERNÉ. Le débat de l’indépendance nationale du Québec ne doit pas être DANS le régime mais SUR le régime.
Quant à LA PART DE LA DÉCISION, les souverainistes passent à côté. C’est « parle parle, jase jase ». Résultat : on s’enfarge dans tous les genres de discours pour ne pas enfin se parler dans le blanc des yeux. Il nous faudrait partager face à face, mettre cartes sur table, puis apprendre à reconnaitre un OBJET COMMUN à nos échanges qui serait finalement accepté et désiré. Et c’est plus et autre chose qu’une plateforme politique ou des stratégies de référendum, de constitution, de constituante, d’états généraux et que sais-je encore de gouvernance souverainiste étapiste accompagnée d’atermoiements débilitants, décourageants, déprimants et épuisants. Pourquoi ? Parce que les souverainistes ne sont pas encore décidés de changer de registre. L’État tronqué dont ils s’occupent les condamne à une gestion provinciale de la nation québécoise malgré toute leur bonne volonté.
Il revient aux indépendantistes de faire naître un EMPIRE d’idées qui convergent sur un point commun bien défini, compréhensible et stimulant. Malheureusement, ce n’est pas ce qui est recherché. Pourquoi ? Parce que nous ne voulons pas réparer le cours de l’histoire qui nous a foutus dans ce merdier de provinciaux et tous ceux et celles que l’immigration accueille vers nous.
PQ, ON, QS, PI et d’autres n’ont pas conscience de cette dérive. Ils sont tous dans le régime. Pire encore, tous ces partis politiques vont se quereller devant l’électorat qui en sortira encore plus confus. C’est ce qui arrive quand on occulte le passé réel d’une société qui perdure dans le temps comme nation annexée (1).
En ce moment, Vigile à autre chose à faire que de cautionner les politiques. Vigile devrait plutôt pousser tous les politiques du Québec tant au provincial qu’au fédéral dans leur dernier retranchement. Car la FIN est l’indépendance nationale et non de se satisfaire dans l’infamie du pouvoir provincial ou de demeurer une succursale du pouvoir fédéral. Une rupture face à l’état de fait de notre dépendance collective nationale suppose une séparation obligatoire. C’est pourquoi la préparation nationale doit se faire avec une sérieuse préparation mais aussi dans l’urgence du moement. Il est irréaliste de mettre sur la touche le processus d’accès à l’indépendance.
Entendons-nous que les politiques n’en finiront jamais de régler des problèmes de société. Accaparés comme ils sont aux affaires courantes et au « government as usual », les politiques sont dépendants de leur fonction publique et de l’humeur de l’électorat et de l’opinion publique. Il revient finalement aux Québécois eux-mêmes et collectivement de mettre fin à leur annexion au Canada-Anglais.
L’indépendantiste, ce veilleur dans l’opacité du brouillard national, doit nous éclairer. Car son combat est de l’ordre du 3e degré de la lutte nationale.
En marge du tapuscrit d’Histoire de deux nationalismes au Canada (voir p. 126-127), Maurice Séguin a noté trois mots en anglais pour caractériser les trois degrés de la « lutte nationale » : 1er degré : animosity ; 2e degré : philosophy et le 3e degré : ascendency [ou governing]. D’où l’importance de reconnaître la [lutte pour la suprématie, la prépondérance->lutte pour la suprématie, la prépondérance ] (22 juin 2000), bref pour être indépendant, pour être maître chez soi et, surtout, pour devenir la majorité dans un État séparé. « On se bat, conclut Maurice Séguin, pour conserver la majorité ou devenir la majorité dans un État séparé. » [Ibid., p. 127.] Telle est la nature du combat national des Québécois-Français.
Être gouverné par soi-même est préférable à être gouverné par une autre nation.
En ce moment, les fédéralistes jouent avec les mots. Pour eux, «être gouverné» par un autre ne pose pas de problèmes dans un fédéralisme qui se dit respectueux des uns et des autres. Ils endossent l’optique impérialiste en considérant l’État comme un organisme «neutre» bon pour toutes les nations et ils veulent bien voir «dépolitiser» les problèmes des nations minoritaires. L’idée de «gouvernance» fonctionne bien dans l’esprit de leur conception du fédéralisme. Pour eux, il va de soi, ce n’est pas idéologique du tout !
Au contraire, les indépendantiste considère l’agir par soi collectif, la liberté collective, comme un bien en soi au politique, en économique et au culturel. C’est pourquoi, le remplacement par superposition ou substitution d’un autre gouvernement, même dans une fédération, est une annexion. Dans l’optique indépendantiste, c’est un mal en soi. Car l’essence de l’annexion, dans ce cas, c’est le remplacement (ou la substitution) soit total, partiel, temporaire ou permanent, qui équivaut à la perte de sa propre liberté collective. En clair, le Québec indépendant devrait posséder tous les pouvoirs actuels qu’il possède plus tous ceux attribués au gouvernement canadien par la constitution (l’article 91, entre autres).
Les politiques doivent quitter la confrontation sur la divergence des idées sur la société et sa gestion par l’État pour s’attaquer à la lutte pour la prépondérance qui est l’autonomie complète de l’État et de la souveraineté nationale. Cela doit être dit et expliqué à la population. Les politiques doivent prendre leurs responsabilités. Ils doivent comprendre que les citoyens et les citoyennes du Québec possèdent la légitimité démocratique pour entreprendre cette démarche nationale. Ces derniers, par ailleurs, ont droit de se tenir la tête haute et de croire en leur AMBITION NATIONALE.
NOTE
(1) Ce que nous pouvons dire aujourd’hui à cet égard, c’est que les Canadiens de la société en Nouvelle-France n’étaient pas embrouillés par un comportement semblable. Les Canadiens de la Nouvelle-France reconnaissaient qu’ils étaient différents, mais ils savaient que pour exister ils devaient se distinguer afin de maintenir leur capacité d’être séparé collectivement pour être libre d’agir collectivement. On peut faire ce que tous les autres font nous dit Pierre Boucher. Cependant, nous et nous seuls qui le faisons selon nos fins propres. Voilà ce qu’est, essentiellement, l’indépendance.
Voici de quelle façon l’historien Guy Frégault présente La société canadienne sous le Régime français (Ottawa, La Société historique du Canada, 1954/1984, p. 7 et 15 (coll. « Les brochures de La Société historique du Canada », no 3).
D’entrée de jeu, il nous demande de considérer le distinguo suivant : entre les mots «différence» et «distinction». Il retient de Pierre Boucher cette idée : «…ce qui se fait là peut se faire ici.»
La classe supérieure de l'époque, écrit Guy Frégault, ne manque d'ambition. Dans son Histoire véritable et naturelle... de la Nouvelle-France (Paris, 1664), le gouverneur des Trois-Rivières, Pierre Boucher, évoque l'oeuvre des Anglais en Amérique : “Ils y bâtissent quantité de vaisseaux de toutes façons, ils y font valoir les mines de fer, ils y ont de belles villes, il y a messagerie et poste de l'une à l'autre, ils y ont des carosses comme en France; ceux qui ont les avances trouvent bien à présent leurs comptes: ce pays-là n'est pas autre que le nôtre : ce qui se fait là peut se faire ici.” Boucher n'invite pas ses contemporains à se replier sur l'agriculture; il leur propose en modèles les établissements britanniques.
Cependant, pour les Canadiens, les choses vont changer après la Défaite de 1760. La société canadienne subit un choc. Je cite :

En 1760-1763, le Canada n'est pas simplement conquis, puis cédé à l'Angleterre; il est défait. Défaite signifie désintégration. Une armée subit la défaite: il peut rester encore des soldats, il ne reste plus d'armée. En 1763, il reste encore des Canadiens, il ne reste plus de Canada. Éliminés de la politique, éliminés du commerce et de l'industrie, les Canadiens se replieront sur le sol. S'ils finissent par se vanter dêtre des “enfants du sol”, c'est que la défaite les a atteints non seulement dans leur civilisation matérielle, mais aussi dans leurs conceptions. Ils avient des ambitions plus hautes lorsque leur vie était normale.

L’année suivante, à l’occasion de la publication de La Guerre de la Conquête, il explique que les effets de la Défaite ont parcouru le temps. Les Canadiens-Français n’ont plus les mêmes réflexes aujourd’hui qu’à l’époque de la Nouvelle-France. En réalité, les conséquences sont énormes pour les «anciens» Canadiens (si l’on veut bien comprendre cette dénomination), car il s’agit des Québécois-Français d’aujourd’hui avec tous les autres apports de population au cours de l’histoire postérieure à la conquête.

Voici deux paragraphes de la Conclusion de son ouvrage sur La Guerre de la Conquête.
Serait-il vrai que «les lois naturelles, divines et humaines» ont fait d'eux [les Canadiens] des Anglais ou qu'ils le sont devenus «par le coeur»? Là apparaît l'illusion. En fait, un monde anglais s'est refermé sur les Canadiens, sans pourtant qu'ils se fondent en lui, car il s'est créé contre eux et il se développe sans eux. Leurs générations se succèdent désormais dans un empire, dans un continent et dans un État britanniques. Britanniques, les institutions politi¬ques et les réalités économiques au milieu desquelles leur existence s'écoule. Fatalement étrangères, les armatures sociales qui se forgent autour d'eux et au-dessus d'eux. Et leur propre armature sociale ayant été tronquée en même temps que secouée sur ses bases, ils ne forment plus qu'un résidu humain, dépouillé de la direction et des moyens sans lesquels ils ne sont pas à même de concevoir et de mettre en oeuvre la politique et l'économie qu'il leur faut. Les consolations qu'ils cherchent ne leur donnent pas ce qu'ils n'ont plus. Leur condition ne résultat d'un choix qu'ils auraient fait; ils n'ont guère eu de choix; elle est la conséquence de la conquête qui a disloqué leur société, supprimé leurs cadres et affaibli leur dynamisme interne, si bien qu'elle s'achève en eux.
[…]
Il ne m'échappe pas que cette conclusion est troublante. J'avoue même que, si elle n'inquiétait pas, cela signifierait qu'elle n'est pas comprise. Ne serait-ce point, cependant, raisonner de façon fort singulière que de la juger mauvaise parce que dure et dangereuse parce que démontrée?... Marc Bloch rapporte le mot qui échappa, en juin 1940, à un officier français désemparé par la défaite: « Faut-il croire que l'histoire nous ait trompés? » L'homme pouvait parler ainsi parce que la tradi¬tion historique du groupe dans lequel il se trou¬vait pris ne l'avait pas préparé à l'éventualité de la catastrophe et que – considération plus pénible encore – elle ne l'avait pas mis à même, lui et la société à laquelle il appartenait, de travail¬ler avec efficacité à conjurer le désastre. Ce qui l'avait trompé, ce n'était pas l'histoire, c'était la tradition qui passait pour de l'histoire....

Référence :
Guy Frégault, La Guerre de la Conquête, Montréal, Fides, 1955, (coll. « Fleur de lys »). Rééditions 1966, 1970 et 2009.
Compte rendu par Jean Blain dans Recherches sociographiques, vol. 8, n° 2, 1967, p. 236-239. Pour citer ce compte rendu, utiliser l'adresse suivante : http://id.erudit.org/iderudit/055363ar
Ce compte rendu illustre les dangers de l’historiographie en considérant les normes des autres sous l’angle d’un autre point de vue. À cet égard, l’approche de Jean Blain nous montre les limites de l’usage de l’historiographie comme technique d’enquête historique. Pour ainsi dire que le diable est dans les détails. Sur le fond, il aurait été souhaitable que le successeur de Guy Frégault au Département d’histoire de l’Université de Montréal, en 1959, oppose une nouvelle «enquête» pour contredire les recherches de son prédécesseur. Le temps passé et les événements subséquents nous conduisent à notre présent qui ne saurait se départir de la trajectoire historique que les Québécois-Français de l’ancienne Province of Quebec, de 1763, a fait subir à une colonisation embryonnaire au sein de l’Empire français. La rupture de la colonisation française ne fut pas sans conséquences historiques fondamentales et vécue comme une défaite par les successeurs des «anciens» Canadiens. Ce serait une vue de l’esprit que d’imaginer le contraire.

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Bruno Deshaies209 articles

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BRUNO DESHAIES est né à Montréal. Il est marié et père de trois enfants. Il a demeuré à Québec de nombreuses années, puis il est revenu à Montréal en 2002. Il continue à publier sa chronique sur le site Internet Vigile.net. Il est un spécialiste de la pensée de Maurice Séguin. Vous trouverez son cours sur Les Normes (1961-1962) à l’adresse Internet qui suit : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-1-20 (N. B. Exceptionnellement, la numéro 5 est à l’adresse suivante : http://www.vigile.net/Les-Normes-en-histoire, la16 à l’adresse qui suit : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-15-20,18580 ) et les quatre chroniques supplémentaires : 21 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique 22 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19364 23 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19509 24 et fin http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19636 ainsi que son Histoire des deux Canadas (1961-62) : Le PREMIER CANADA http://www.vigile.net/Le-premier-Canada-1-5 et le DEUXIÈME CANADA : http://www.vigile.net/Le-deuxieme-Canada-1-29 et un supplément http://www.vigile.net/Le-Canada-actuel-30

REM. : Pour toutes les chroniques numérotées mentionnées supra ainsi : 1-20, 1-5 et 1-29, il suffit de modifier le chiffre 1 par un autre chiffre, par ex. 2, 3, 4, pour qu’elles deviennent 2-20 ou 3-5 ou 4-29, etc. selon le nombre de chroniques jusqu’à la limite de chaque série. Il est obligatoire d’effectuer le changement directement sur l’adresse qui se trouve dans la fenêtre où l’hyperlien apparaît dans l’Internet. Par exemple : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-1-20 Vous devez vous rendre d’abord à la première adresse dans l’Internet (1-20). Ensuite, dans la fenêtre d’adresse Internet, vous modifier directement le chiffre pour accéder à une autre chronique, ainsi http://www.vigile.net/Le-deuxieme-Canada-10-29 La chronique devient (10-29).

Vous pouvez aussi consulter une série de chroniques consacrée à l’enseignement de l’histoire au Québec. Il suffit de se rendre à l’INDEX 1999 à 2004 : http://www.archives.vigile.net/ds-deshaies/index2.html Voir dans liste les chroniques numérotées 90, 128, 130, 155, 158, 160, 176 à 188, 191, 192 et « Le passé devient notre présent » sur la page d’appel de l’INDEX des chroniques de Bruno Deshaies (col. de gauche).

Finalement, il y a une série intitulée « POSITION ». Voir les chroniques numérotées 101, 104, 108 À 111, 119, 132 à 135, 152, 154, 159, 161, 163, 166 et 167.





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