Sarkozy en chute libre

Nicolas Sarkozy - une caricature

On ne sait pas si la chute actuelle de Nicolas Sarkozy dans les sondages durera. Ce qui est certain, c'est qu'elle suscite actuellement une vague de commentaires dans les démocraties occidentales. Tous semblent faire le même constat: si la politique de Nicolas Sarkozy en laisse certains froids et semble en réjouir d'autres, son comportement d'une indéniable vulgarité accélère la ruine de sa réputation.
Sa dernière frasque, ce «Casse-toi, pauvre con!» adressé à un quidam refusant de lui serrer la main, participe du même registre que l'étalage au grand public des amours immatures d'un président à la sensibilité d'adolescent. On aurait tort toutefois d'arrêter là notre réflexion sur le déclin d'un homme qui, encore hier, disposait d'un capital politique remarquable qui lui aurait permis d'enclencher sérieusement les grandes réformes dont la France a tant besoin, réformes placées au moment de la campagne présidentielle sous le signe de la rupture avec l'expérience soixante-huitarde. Il y a plus dans le comportement de cet homme qu'une simple faille caractérielle.
Si l'on veut comprendre le mauvais sort actuel de Nicolas Sarkozy, il faut plutôt voir de quelle manière il contribue en ce moment à désacraliser en profondeur la fonction présidentielle et les institutions de la Ve République, d'autant plus qu'elles sont héritées de l'oeuvre du Général de Gaulle qui avait fait l'expérience des conséquences d'un avilissement de la classe politique et qui croyait pour cela nécessaire de mettre en place des institutions contribuant à l'élever plutôt qu'à l'abaisser.
Certains présentent cette désacralisation comme une démocratisation de la dernière présidence monarchique du monde occidental, avec une conversion généralisée à la transparence, nouvelle idole des temps postmodernes. C'est pourtant ne rien comprendre au pouvoir et à ses lois fondamentales.
Depuis quelques décennies, c'est l'exercice du pouvoir et ses conditions qui semblent en régression. La perte de la distance entre les institutions et la société, et le refus souvent exprimé par les premières de la restaurer, donne l'impression d'une démocratisation de la vie politique. On devrait plutôt y voir sa fossilisation qui entraîne sa paralysie. À se décrocher des hauteurs de l'histoire, le politique se dégrade fatalement dans la simple administration du quotidien.
La chose est pourtant admise par les bons esprits: si la démocratie est indispensable, nécessaire et incontournable, elle doit aussi être transcendée par un impératif existentiel, historique. Pour s'exercer véritablement, le pouvoir exige sa part d'ombre dérobée à la lumière publique, qui rend possible l'exercice du mal nécessaire à la réalisation de l'intérêt général. Il n'y a pas de grandeur sans mystère et de mystère sans distance. Cela aussi, c'était la leçon du gaullisme.
En fait, on peut voir dans l'actuelle présidence de Nicolas Sarkozy un exemple de la crise de l'autorité qui abîme en ce moment la politique occidentale. Hier encore, la légitimité se devait d'être historique et démocratique, en s'inscrivant à la fois dans une vision du destin national et un enregistrement majoritaire de cette vision par la population.
Désormais, il semble bien que la seule légitimité que recherchent les hommes politiques soit spectaculaire, avec pour conséquence une forme d'hyperactivité médiatique où la confusion de la vie privée et de la vie publique génère une célébrité que l'on réservait jusqu'ici aux starlettes et que ne convoitaient pas les hommes d'État.
On ne se surprendra pas ensuite de la désaffection envers le politique et de la progressive désertion populaire de l'espace public. On ne se surprendra pas non plus que ce dernier soit occupé par des groupes et corporatismes qui ont moins le souci du bien commun qu'un agenda bien particulier à réaliser, qui se déploie d'autant mieux qu'il se réalise à l'abri de la démocratie.
Évidemment, dire cela ne consiste pas à condamner la plus grande partie du programme politique qui aura conduit Nicolas Sarkozy à la première fonction de France. Revaloriser l'identité nationale, restaurer l'autorité de l'État contre le désordre public, rappeler la mission civilisatrice d'une école devant inculquer des valeurs de respect nécessaires à l'atténuation des incivilités, libérer la croissance économique de ses entraves bureaucratiques: voilà un ensemble d'objectifs que Nicolas Sarkozy avait formulé dans un programme clairement ratifié par une majorité très claire de la nation.
Mais, justement, l'application d'un tel programme, l'exercice d'une souveraineté réelle pour sortir une nation de son bourbier et la relever de son déclin impliquent un relèvement du pouvoir. Pas de redressement national sans redressement préalable de la fonction politique, pourrait-on dire.
Tant que la classe politique cherchera à tout prix la proximité avec la population, tant qu'elle refusera d'assumer l'aspect tout à fait singulier des responsabilités qui lui appartiennent, tant qu'elle dégradera le tragique de sa fonction en mauvais comique, la crise de confiance qui affecte la démocratie occidentale continuera.
Sarkozy déçoit parce qu'il ne se comporte pas comme un homme politique, encore moins comme un homme d'État. Sarkozy déçoit parce qu'à sans cesse alterner entre la promesse de la grandeur et le consentement à la médiocrité, ceux qui l'observent finissent tous par le désigner comme il se doit: un guignol de plus chez les imposteurs.
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Mathieu Bock-Côté
Doctorant en sociologie à l'UQAM


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