Le rêve de Champlain

Samuel de Champlain beaucoup plus qu’un simple nom dans les livres d’Histoire

Le livre de David Fisher

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Chronique de Mme Morot-Sir

Il faut à nouveau saluer David Fisher, cet écrivain américain, d’avoir ainsi amené l’un de ces Français, hors du commun, sur le devant de la scène, cet extraordinaire et tenace Champlain. Cela au point d’enthousiasmer si bien les médias du Canada, qu’une série télé en a été réalisée. C’est un point des plus positifs, c’est pourquoi toutes les observations ou réflexions, au sujet de l’auteur de ce livre, ou tout ce qu’il est bien entendu possible de souligner sur le contenu lui-même, paraissent bien moindre à côté ! C’est donc tout à fait bienvenu, grâce à un auteur étranger, et états-unien de surcroît, que Champlain ait été ainsi mis en pleine lumière, alors que bien des historiens, que ce soit chez vous et ou chez nous en France l’avaient pourtant largement fait avant Fisher.


Fisher a-t-il vraiment écrit un portait renouvelé de Champlain ?


Son livre est sans doute davantage une sorte d’encyclopédie complète et extrêmement détaillée de tout ce que nous avons déjà étudié, avec le grand mérite de rassembler toutes ces informations, comprenant un appendice de plus de 200 pages.


Hormis de légères observations, y compris sur son  parti pris absolu pour Champlain  hormis quelques digressions de ci-delà,  quelques légers bémols aussi qu’il est possible d’émettre par rapport aux Amérindiens ou son jugement abrupt contre Montmagny, entre autres choses, ou certaines explications du biographe-historien pouvant apparaître comme  manquant de rigueur, ce livre peut  servir de références absolues,  un ouvrage d'érudition bien documenté.


Il est cependant aisé de voir qu’effectivement Fisher met Champlain au premier plan pour toutes choses, avant Pierre Chauvin, avant Aymar de Chaste, avant Pierre Dugua des Mons…  et surtout même avant le désir du roi. C’est pourtant bien Henri IV qui avait voulu et ordonné la fondation de la Nouvelle France par la commission royale du 8 novembre 1603 signée à Fontainebleau, une véritable assise juridique légale, l’acte fondateur de la Nouvelle France.


Ceci est dans la droite ligne de ce que nous avons pu observer de nombreuses fois, depuis la fondation des Etats-Unis d’Amérique. Les états-uniens ont toujours préféré mettre en avant un personnage français plutôt que le roi de France ou la France.


Ainsi à Cavelier de la Salle grand découvreur et fondateur de la Louisiane au nom du Roi de France Louis XIV, ils préféreront élever plusieurs statues à Jacques Marquette, un père missionnaire jésuite, plutôt même que Louis Joliet, envoyé par le gouverneur de la Nouvelle France, avec qui il avait découvert la jonction avec le Mississipi. Et seulement cette jonction.


Ou encore plus près de nous avec Gilbert du Motier, marquis de Lafayette qui aura été encensé au point d’avoir non seulement plusieurs statues mais aussi une ville à son nom et une université … Plutôt que d’avoir à en remercier la France qui l’avait pourtant envoyé en sous-main la première fois, puis officiellement avec la frégate Hermione la deuxième fois, précédé alors d’une armée entière de 5000 hommes avec le comte de Rochambeau ainsi que toute une flotte française avec l’amiral De Grasse.  


Il a donc été facile de souligner que « Le rêve de Champlain » n’était qu’un rêve. Celui de son biographe de surcroît ! » Ou encore : « David Fisher met trop en avant le rôle de Champlain dans la fondation de la Nouvelle France, c’est un « piège de l’hagiographie » dans lequel l’auteur s’enferme ».


Le pouvoir de décision de Champlain était nettement plus limité, puisqu’il devait sans cesse aller en France pour tenter d’avoir de l’aide pour bâtir le pays. Il devait prendre les ordres de ses supérieurs et du roi, auxquels il devait s’adapter bon an mal an.  Champlain n’a jamais été nommé gouverneur de la Nouvelle France même s’il en a, de fait, occupé le poste, il sera resté lieutenant, représentant du roi. Cependant il ne faut pas transposer le passé au 21ème siècle, la Nouvelle France et Champlain, qui faisait tout pour l’édifier avec une toute petite poignée de Français, étaient à des milliers de kilomètres de la France, sans aucun des moyens de communications d’aujourd’hui, il devait prendre sans cesse des décisions sans attendre un aller-retour qui prenait des mois. Son pouvoir était au final beaucoup plus que celui d’un simple lieutenant, il a agi en véritable gouverneur ;


Lorsque Pierre Dugua de Mons, retenu en France à cause des marchands qui lui jalousaient son immense monopole sur les fourrures de la Nouvelle France, a mandaté à sa place François Gravé du Pont et Champlain en 1603 ils seront les envoyés officiels du roi pour négocier les alliances avec les Amérindiens, alliances voulues par Henri IV. Par la suite, Pierre Dugua, ayant été dessaisi de son monopole par Henri IV qui de guerre lasse avait cédé aux marchands, financera malgré ce coup dur, sur son argent personnel une dernière fois un voyage, celui pour aller fonder Québec en 1608, Champlain sera un simple lieutenant, envoyé à la place de Pierre Dugua.


Il a bien eu un rêve, mais au tout début de cette aventure septentrionale, son rêve était de découvrir le chemin pour atteindre la mer vermeille et de là, la Chine avec toutes les richesses qu’elle semblait recéler.  Henri IV désirait installer une colonie, aussi lorsque Champlain a été envoyé pour fonder le petit fort de Québec son rêve de découvrir la Chine était bien réel, il pensait en installant ce poste avoir trouvé l’endroit idéal à partir duquel pourrait s’organiser des expéditions.


Par la suite le quotidien, l’installation des premiers arrivants sur ce sol, la vie au plus près des Amérindiens, les guerres iroquoises… le manque de peuplement… les deux premières compagnies de fourrure qui ne pensaient qu’à s’enrichir…  puis la prise de conscience de Richelieu qui apportera un peu d’aide en créant la Compagnie de la Nouvelle France, mais malheureusement la prise de Québec par les Kirke en 1629 mettra à mal les finances de cette toute nouvelle compagnie, en s’emparant de ses navires au moment où ils arrivaient pour la première fois dans le golfe du saint Laurent.… puis la Nouvelle France rendu à la France en 1633 et le retour de Champlain… tant et tant de choses à gérer ! Tout cela a pris le pas sur son rêve de découvrir la Chine !


Même si ce rêve s’est perpétué au cours des ans, puisqu’on a bien vu Cavelier de la Salle lui aussi avoir ce même rêve plus de quarante ans plus tard !


C’est une grande omission de la part de Fisher de ne pas avoir davantage évoqué cette Grande Alliance de la Pointe aux Alouettes, à Tadoussac en 1603. Cette Grande Alliance a été quelque chose qui ne s’était jamais vu et qui ne s’est plus jamais revu depuis. Un peuple étranger invité par les habitants eux-mêmes, à venir s’installer sur leurs propres terres. Les Français ne sont pas arrivés en conquérants, ils n’ont pas repoussé les Amérindiens, ils n’ont jamais eu l’intention de les tuer pour s’installer, bien au contraire ils ont été invités à rester, à vivre avec eux, à les aider contre leurs ennemis héréditaires les Odinossonis, et en contrepartie les Amérindiens leur ont appris à vivre et à s’adapter au climat de leur pays…   A partir de là une profonde amitié franco-amérindienne a eu lieu, au point de devenir un seul peuple franco-amérindien.


Peut-on suspecter Champlain de ne pas avoir été tolérant simplement en sortant une phrase de son contexte dans lequel il parlait en effet d’un ton agacé des « Sauvages » ? Cependant pour en juger réellement il vaut mieux observer ce qu’a fait Champlain tout au long de sa vie auprès des Amérindiens. Il est alors facile d’opter pour beaucoup plus que de la tolérance, pour son affection même vis à vis d’eux !


Il a été souligné que c’était inapproprié que les Amérindiens convertis puissent devenir selon le souhait du roi « naturels françois » c’est-à-dire à l’égal des Français, pouvant même se rendre en France sans justification, par exemple. Mais quel autre pays étranger acceptait de donner ainsi autant de droits à des « Sauvages » ? Le désir des Français depuis la Grande Alliance était de ne plus faire qu’un seul peuple. Les Odinossonis de Kahnawake avaient répondu vertement aux Anglais en 1755 qui tentaient déjà de les détourner des Français, en leur demandant de rester neutres durant le conflit « Les Français et nous, sommes un seul et même sang et où ils mourront, nous mourrons aussi. » Tout comme Champlain, ils étaient certains que Français et Amérindiens ne formaient qu’un seul et même peuple. Ainsi les tribus des grands lacs au moment de la grande coalition de Pontiac s’exprimaient en parlant des Français : « Nous chasserons ces tuniques rouges, et nos frères français reviendront ! »


« Champlain était-il contre les Huguenots ? » cette affirmation semble bien légère puisque des Français huguenots sont arrivés autant que des Français catholiques et cela jusqu’en 1629. C’est seulement après l’épisode des frères Kirke, protestants eux-mêmes, que Richelieu avait interdit à tout huguenot de s’embarquer pour la Nouvelle France. Cela a été une décision bien regrettable elle a mis un coup d’arrêt très net au peuplement, et par la suite cela a peut-être même permis aux colonies anglaises d’être dix fois supérieures. L’historien François-Xavier Garneau avait également démontré que ce fut une erreur stratégique pour le peuplement colonial, qui devient rapidement, dès le XVIIe siècle, inférieur à ceux de la Nouvelle-Hollande et des Treize Colonies anglaises naissantes.


Les Anglais n’ont absolument pas fait la même chose que les Français qui ont respecté tous leurs traités avec les Amérindiens à la lettre. Tous.


Les Anglais ont trahi, massacré tout ce qui les gênait ! Les Agniers-Mohawks et tous ceux des Cinq cantons, avaient signé la Grande Paix de Montréal avec les Innus/Montagnais, Wendats, Outaouais et toutes les autres tribus y compris celles des grands lacs à la demande des Français en 1701.


Cette paix a été respectée par tous dans une réelle bonne entente près de cinquante ans, jusqu'à ce que les Anglais promettent des « merveilles » aux Agniers-Mohawks pour qu'ils repartent en guerre et entraînent avec eux les autres Odinossonis. Malheureusement ils n’en ont pas été récompensés, les Anglais n’ont jamais tenu leurs promesses.


Il y a eu Champlain mais aussi tous les Français qui sont arrivés les uns après les autres, il ne faut pas oublier la contribution de tous vos ancêtres à bâtir ce pays et à le faire devenir ce qu’il est aujourd’hui. Tant de gens qui sont arrivés sur un sol et un climat inconnus pour eux, ils ont tout donné pour le construire, ils y ont élevé leurs enfants, été heureux ou malheureux parfois, mais ils n’ont jamais baissé les bras, ils ont échangé bien des fois, ce mot étant large de sens, puisqu’il va parfois jusqu’au métissage.


Il semblerait que dans l’air du temps mondial existe aujourd’hui une envie de « déboulonner le passé » y compris tous les héros nationaux !


Les tentatives semblent dérisoires car personne ne veut faire de Champlain un Saint, mais il a été un homme d’exception, quelqu’un qui voyait juste pour la Nouvelle France et a tout donné pour cela.


Nous pouvons mieux comprendre ce qu’il en a été réellement du rêve de Champlain. Champlain a transformé son désir de trouver le chemin de la Chine en bonheur de construire un pays, en amitié sincère avec les tribus amérindiennes, puis au cours des siècles vos ancêtres se le sont réapproprié. La preuve en est, ce qu’en pensaient les Français qui arrivaient de France, ils les trouvaient trop « ensauvagés », car vivant pour la plupart au quotidien avec ces nations amérindiennes. Denys Delâge, Serge Bouchard ou Jean Morrisset nous en donnent de grands aperçus.


Mais ce rêve a été également poursuivi au fil des générations y compris par les descendants français du Québec qui ne veulent pas le laisser détruire maintenant par le Canada fédéral.


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Marie-Hélène Morot-Sir128 articles

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Auteur de livres historiques : 1608-2008 Quatre cents hivers, autant d’étés ; Le lys, la rose et la feuille d’érable ; Au cœur de la Nouvelle France - tome I - De Champlain à la grand paix de Montréal ; Au cœur de la Nouvelle France - tome II - Des bords du Saint Laurent au golfe du Mexique ; Au cœur de la Nouvelle France - tome III - Les Amérindiens, ce peuple libre autrefois, qu'est-il devenu? ; Le Canada de A à Z au temps de la Nouvelle France ; De lettres en lettres, année 1912 ; De lettres en lettres, année 1925 ; Un vent étranger souffla sur le Nistakinan août 2018.





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3 commentaires

  • Marie-Hélène Morot-Sir Répondre

    7 septembre 2018

    Monsieur Labelle  je vous remercie beaucoup de votre commentaire si encourageant à vouloir perpétuer ce rêve...


    Monsieur Pomerleau votre long commentaire est très important, merci d'avoir pris le temps de l'ecrire.Je rajouterai la fin de ce magnifique dialogue terminant cette  Grande Alliance,  où  Champlain et Gravé Du Pont enthousiastes s'étaient écriés du fond du coeur “ nos fils épouseront vos filles et nous ne ferons qu’un seul peuple” ce à quoi répondit le grand Sagamo  avec la fierté qui caractérise les Amérindiens : ...Et nos filles apprendront à leurs fils à devenir des hommes valeureux !”


    Merci d'être là.


    Marie-Hélène MOROT-SIR


  • Marc Labelle Répondre

    5 septembre 2018

    Merci de restituer l’esprit de l’époque avec les nuances qui s’imposent.  Le rêve s’est déplacé, mais continue…


     


  • Jean-Claude Pomerleau Répondre

    4 septembre 2018

    « C’est une grande omission de la part de Fisher de ne pas avoir davantage évoqué cette Grande Alliance de la Pointe aux Alouettes, à Tadoussac en 1603. »


    La Grande alliance : 1602-1603


    En 1602 Henry IV conclut une alliance avec deux indiens venus en ambassade en France (avec Dupont-Gravé). En 1603, Champlain ramène les deux émissaires à Tadoussac, où la Grande Alliance sera scellée avec le Grand Sagamos Anadabijou. Tel que rapporté par Denis Vaugeois (probablement alimenté par  Éric Thierry, le grand spécialiste de Champlain ) :



    1603. Du 15 mars au 24 août. Cours intensif pour Champlain.

     


    Pour ce voyage de 1603, Dupont-Gravé ramène, à bord de la Bonne-Renommée, deux Indiens qui avaient été reçus par Henri IV. La traversée dure plus de deux mois. On peut supposer que les échanges sont passionnants pour Champlain. Il a tout à apprendre. La barrière des langues n’existe pas : les deux Indiens qui avaient voyagé avec Malhortie ,l’année précédente, ont certes appris un peu de français et Dupont-Gravé parle assez bien leur langue. Ce qui suivra n’est pas le fruit du hasard.


    À leur arrivée, la population de Tadoussac est en pleine tabagie. Le grand sagamo Anadabijou écoute attentivement les deux émissaires. Le Roi leur a fait « bonne réception »; ils assurent, rapporte Champlain dans son rapport intitulé Des Sauvages et qu’il fera publier « par privilège du roi », dès novembre 1603, que « sadite Majesté leur voulait du bien et désirait peupler leur terre ». Surtout, ajoutent-ils, Sa Majesté désire « faire la paix avec leurs ennemis ( qui sont les Iroquois, précise Champlain,) ou leur envoyer des forces pour les vaincre ». Anadabijou a le sens du protocole. Son idée est arrêtée, mais il fait d’abord distribuer du pétun (tabac) à Dupont-Gravé et à ses compagnons. « Ayant bien pétuné, il commença sa harangue […] fort content d’avoir sadite Majesté pour grand ami […] et fort aise que sadite Majesté peuplât leur terre et fit la guerre à leurs ennemis ». Les alliances franco-indiennes, amorcées en 1600, venaient de franchir une nouvelle étape. Anadabijou et Dupont-Gravé avaient jeté les bases de l’Amérique française. Ce sera l’affaire de Champlain de faire en sorte que cohabitation et métissage soient au rendez-vous.






    Source : Texte de la communication présentée par Denis Vaugeois lors du 133e congrès du comtié des travaux historiques et scientifiques (CTHS) à Québec le 2 juin 2008.



    http://www.septentrion.qc.ca/blogue/champlain-et-dupont-grave-en-contexte





    Capitanal (ou Kepitanal, Kepitenat) était un chef innu (montagnais)1



    Capitanal aurait dit à Champlain: «Et vos fils marieront nos filles et nous formerons un nouveau peuple».




    https://fr.wikipedia.org/wiki/Capitanal



    Le rêve de Champlain : David Hackett Fischer (cité par : Georges-Hébert Germain, L'Actualité, 1er mai 2011)




    Mais il n'en fut pas toujours ainsi. Dans son ouvrage intitulé Le Rêve de Champlain, l'historien américain David Hackett Fischer, lauréat du prix Pulitzer, fait l'éloge du fondateur de Québec pour sa vision des relations avec les Amérindiens. «Partout où a agi Champlain, les relations entre Français et Amérindiens ont été fusionnelles, intimes, créatrices. La Nouvelle-France n'a pas été un échec. Bien au contraire, c'est une formidable réussite, une leçon de vie et de savoir-vivre dont on n'a pas d'autre exemple dans toute l'histoire de l'Amérique»



    Source : Georges-Hébert Germain, L'Actualité, 1er mai 2011)


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    « La civilisation hispanique a écrasé l’indien, la britannique l’a méprisé, ignoré et tué, la française l’a adopté et a veillé sur lui. »


    ( Francis Parkman, historien américain de Boston )


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