Question de principe

Vote voilé - turbulences dans l'ordre démocratique

En annonçant son intention de modifier la loi pour interdire le vote à visage voilé, le gouvernement Harper consent à ce que les électrices qui le souhaitent se dévoilent uniquement devant du personnel féminin. Il s'agit là d'une concession inquiétante qui, au nom des compromis d'ordre religieux, consacre une inacceptable séparation des hommes et des femmes.
En interdisant par la grande porte le vote à visage couvert, le gouvernement conservateur accepte par la porte d'en arrière de diriger vers des scrutatrices les électrices qui ne souhaiteraient lever le voile que devant des femmes.
Cette ennuyeuse combinaison se trouve dans le projet de loi C-6 déposé la semaine dernière aux Communes. Elle poursuit pourtant un noble objectif: celui de parer à l'inconcevable qu'est l'exercice de leur droit de vote par des femmes ayant les traits du visage camouflés sous un niqab ou une burqa. Des failles de la Loi électorale, mises au jour en septembre dernier, seront corrigées après des mois d'apparente torpeur politique.
On s'en souviendra: le directeur général des élections fédéral, Marc Mayrand, avait refusé d'exercer son pouvoir exceptionnel pour interdire le vote à visière baissée. L'homme -- avec raison -- avait renvoyé la balle aux partis politiques et plus spécialement au gouvernement de Stephen Harper. Prévenues par M. Mayrand des lacunes de la Loi électorale, notamment dans le champ du vote et du voile, les formations politiques avaient alors joué l'indifférence.
Depuis, la conjugaison du vote et du voile a alimenté d'épineux débats, particulièrement au Québec, où vogue une ardente commission sur les accommodements raisonnables. Prenant acte du tollé causé en septembre par le refus du DGE de modifier sa loi, prêtant une oreille aux échos québécois nourris par la commission Bouchard-Taylor, les conservateurs sont sortis de leur langueur: ils accouchent maintenant d'une bien noble intention mais s'égarent en cours d'accommodements.
En effet, accepter de diriger au besoin les électrices vers du personnel féminin afin de découvrir leur visage au moment du vote, et ce, au nom de préceptes religieux, permet certes l'exercice d'un droit fondamental -- celui de voter -- mais équivaut à fragiliser, comme l'a dénoncé avec raison le Bloc québécois lundi, un autre droit précieux: celui à l'égalité entre les hommes et les femmes.
Si on permet une telle première division des sexes, de surcroît enchâssée dans une loi, à quelle ouverture devra-t-on ensuite consentir? Malgré une séparation de l'Église et de l'État, la permission, pour les groupes qui le demanderaient, de placer des élèves masculins uniquement sous la gouverne d'un enseignant masculin? L'ouverture au port du voile pour une enseignante devant une classe mixte?
On a accusé les politiciens de pratiquer la récupération d'un problème qui n'existe pas. Il est vrai non seulement que les cas de vote à visage voilé ne se multiplient pas mais aussi que la communauté musulmane a plus d'une fois répété qu'elle jugeait raisonnable de se découvrir au moment de voter.
On pourrait à l'inverse pointer les politiciens pour leur extraordinaire capacité à occulter les situations explosives qui ont prévalu au Québec -- et qui ont d'ailleurs donné naissance à la Commission sur les accommodements.
Qu'il s'agisse de policières ou encore d'employées de la Société de l'assurance automobile du Québec écartées au profit de collègues masculins pour le bénéfice de certaines communautés, le compromis religieux ne peut insidieusement mener à bafouer le droit à l'égalité entre les sexes. Il ne s'agit pas seulement d'une question de droit mais bel et bien d'une affaire de principe.
***
machouinard@ledevoir.com


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé