Quel rôle de la mondialisation dans le démantèlement de l’État social?

« [...] depuis la chute du bloc de l'est, le capitalisme a de moins en moins besoin de la démocratie [...] »

En établissant une concurrence internationale des salaires, des fiscalités et des niveaux de dividendes, le libre-échange développe-t-il les points forts de chaque économie ou accroît-t-il les inégalités? L’économiste Dany Lang et l’essayiste Aurélien Bernier sont les invités des Chroniques de Jacques Sapir.



Le lien entre mondialisation et remise en cause des protections sociales, tracé d'ordinaire par les critiques hétérodoxes du capitalisme, fait irruption de façon surprenante dans la "pensée dominante": «La globalisation économique et financière fait disparaître les politiques redistributives», écrit sans détour Patrick Artus, économiste de la banque d'affaires Natixis, dans une note publiée début juillet. En cause, le fait que pour attirer les investisseurs, les différents pays, mis en concurrence entre eux, nivellent par le bas les salaires et les impôts sur les entreprises, et par le haut les taux de rémunération des actionnaires. Autrement dit, la vieille règle du «mieux-disant, moins-coûtant». La vision libérale traditionnelle, au contraire, veut que la libre circulation des capitaux et des marchandises crée une division des tâches à l'échelle internationale, qui développe chaque pays en renforçant ses domaines de spécialité. L'État social est-il mis en péril par le fonctionnement même de l'économie? L'Union européenne peut-elle être une protection contre ce phénomène, ou n'en est-elle qu'un rouage?



Jacques Sapir et Clément Ollivier reçoivent Dany Lang, membre des Économistes atterrés et maître de conférences à Paris 13, et Aurélien Bernier, collaborateur du Monde diplomatique, ancien membre du conseil d'administration d'Attac.



Jacques Sapir rappelle l'histoire de l'État social moderne: «Il s'agit d'une extension et d'un dépassement de ce qu'on appelle le système beveridgien, du nom de l'économiste britannique William Beveridge. Ça consiste à dire que les grands risques ne doivent pas être couverts au niveau de l'entreprise, comme c'était déjà le cas en Allemagne depuis la fin du XIXe siècle avec les lois Bismarck, mais au niveau de l'État: les trois grands risques sont la maladie, l'invalidité et la vieillesse, et on y rajoute le chômage, même s'il est très souvent géré par une caisse différente. À partir de 1945, ce qui se passe dans les pays d'Europe occidentale, c'est que même les capitalistes comprennent qu'ils peuvent réutiliser des instruments issus de l'économie de guerre, et une alliance se crée ainsi entre la question sociale et celle du développement économique.»



Selon Dany Lang, «depuis la chute du bloc de l'est, le capitalisme a de moins en moins besoin de la démocratie. À l'époque de l'Union soviétique, il y avait un face à face entre d'un côté la démocratie, doublée d'un État social, et de l'autre les dictatures communistes. Aujourd'hui, il n'y en a plus besoin depuis que le mur s'est effondré: on a un président qui représente les intérêts des plus riches, on nous explique en permanence qu'il n'y a pas le choix, que c'est la seule solution possible, que la globalisation nous impose ses politiques et que l'État social est obsolète. Avec Emmanuel Macron, on a atteint le point culminant de ce phénomène. Il y a en fait aujourd'hui un détournement de l'État social, avec une baisse des protections au profit d'une hausse des aides aux entreprises, par exemple les crédits d'impôts de François Hollande. C'est bien pour cela qu'on n'est plus dans le libéralisme mais dans le néolibéralisme.»



Aurélien Bernier regrette que «l'Union européenne soit un rouage du libre-échange mondialisé, et même le tout premier rouage en ce qui nous concerne en France. L'UE s'est construite autour d'un marché commun, puis unique, et dès le départ un principe de libre-échange: d'abord entre les États membres puis vis-à-vis de l'extérieur. Les directives et traités successifs ont progressivement verrouillé le système, et on est aujourd'hui face à une construction politique toute entière vouée au libre-échange et à la libre concurrence, qui interdit de contrôler les capitaux, qui interdit le protectionnisme, qui interdit les déficits alors qu'ils pourraient servir à la relance, etc. D'un point de vue politique, ça pose une question particulière: l'UE est une construction politique qui n'existe nulle part ailleurs, et qui impose aux États membres un droit supranational. Pour les gens qui prétendent rompre avec la mondialisation néolibérale et reconstruire un État social, c'est un problème politique auquel aucun parti ne répond selon moi sérieusement.»

Featured d0657c9f54a10d6fbbd495301c34a493

Jacques Sapir133 articles

  • 38 315

Jacques Sapir est un économiste français, il enseigne à l'EHESS-Paris et au Collège d'économie de Moscou (MSE-MGU). Spécialiste des problèmes de la transition en Russie, il est aussi un expert reconnu des problèmes financiers et commerciaux internationaux.

Il est l'auteur de nombreux livres dont le plus récent est La Démondialisation (Paris, Le Seuil, 2011).

_ Zone Euro : une crise sans fin ?
_ Zone Euro : le bateau coule…
_ Marine le Pen, arbitre de la vie politique française
_ L’Euro, un fantôme dans la campagne présidentielle française
_ Euro : la fin de la récréation
_ Zone Euro : un optimisme en trompe l’œil?
_ La restructuration de la dette grecque et ses conséquences
_ À quel jeu joue l’Allemagne ?
_ La Russie face à la crise de l’euro
_ Le temps n’attend pas





Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé