Pourquoi tirer sur le messager?

VIGILE - Stratégie ouverte et Politique autrement - 2011


Dans son article intitulé Au Québec, le vent vient de tourner (Le Devoir, 7 et 8 mai 2011), Catherine Dorion se sert de mon texte paru le 3 mai dernier comme d'un repoussoir pour affirmer sa foi souverainiste, comme si sa position à cet égard allait à l'encontre de la mienne.
Je suis pourtant souverainiste depuis 1973. J'ai rapidement réalisé que les Canadiens étaient entrés dans l'ère Trudeau.
Tout en demeurant ouvert en principe au fédéralisme multinational, j'ai tiré la conclusion que le fédéralisme canadien n'était pas réformable. La seule différence entre Mme Dorion et moi, mais elle est de taille, c'est que je ne vois pas la population québécoise emboîter le pas. Les sondages ne révèlent-ils pas depuis plus de 15 ans que seulement 40 % de la population appuie la souveraineté et que plus de 60 % de la population croit encore au caractère réformable de la fédération canadienne?
Selon Mme Dorion, il y aurait toutefois eu déjà trop d'échecs constitutionnels. Or, les négociations de Victoria en 1970 et le rapatriement de la Constitution en 1982 eurent lieu sans que soient discutées les demandes traditionnelles du Québec. L'accord du lac Meech de 1987 traitait enfin pour la première fois de cinq maigres propositions de réforme, mais qui étaient bien en deçà des véritables demandes historiques du Québec. L'accord de Charlottetown était une variation sur le même thème. Si je compte bien, cela fait une tentative et demie de réforme constitutionnelle en 40 ans pour accommoder le Québec! On est loin des mille tentatives évoquées par Mme Dorion.
Comment peut-on affirmer sérieusement que l'idée de réformer le fédéralisme a contribué «à l'immobilisme, au cynisme et au désengagement de la nation québécoise»? Au lendemain de l'échec de l'accord du lac Meech, il y avait 250 000 personnes qui défilaient dans la rue Sherbrooke formant une mer de drapeaux bleus! Les appuis à la souveraineté atteignirent alors plus de 60 % dans les sondages! On peut imaginer pire comme immobilisme.
Il est vrai que le rapport Allaire et la loi 150 ont été vidés de leur substance. La raison en est que les défenseurs de ces idées n'ont pas voulu les porter jusqu'au bout. Ces réformes ont été trahies et diluées par l'éteignoir en chef qu'était devenu Robert Bourassa. Il n'a jamais été un souverainiste de conclusion. Sa mollesse de fin de carrière trahissait plutôt sa volonté de se conformer aux fédéralistes purs et durs.
Le vote pour le NPD est effectivement le résultat d'une démarche qui a amené les Québécois à croire que l'on pouvait encore «faire quelque chose de cool avec le Canada». Cela ne démontre-t-il pas qu'une majorité de Québécois est encore disposée à rechercher un arrangement à l'intérieur de la fédération canadienne? Mme Dorion pense que les Québécois qui ont voté contre le Bloc québécois à plus de 75 % seraient maintenant, comme par enchantement, tous en train de réaliser que la seule solution évidente, celle qui saute aux yeux, est la souveraineté.
Est-ce que tous les Québécois non souverainistes qui ont voté pour le NPD sont du jour au lendemain, sur un coup de tête, devenus des souverainistes convaincus? Je n'en crois rien. Mais de toute façon, on ne construit pas un pays sur un coup de tête ou en s'appuyant sur un ressentiment à l'égard du Canada. On le fait en se comportant d'une façon qui est moralement irréprochable et en tenant compte des intérêts de nos futurs partenaires.
Le Canada anglais ne veut pas avoir à transiger avec un projet de réforme du fédéralisme. Il est donc assez étonnant de constater que les souverainistes n'ont jamais fait une proposition formelle de réforme. C'est Brian Mulroney qui s'est engagé avec Bourassa en 1987 sur la voie du beau risque envisagé par René Lévesque. Mais c'était une démarche qui mettait malencontreusement en veilleuse le projet souverainiste. Or, nous pouvons manifester notre ouverture au fédéralisme multinational sans renoncer aux conclusions que nous avons déjà tirées. Car ce faisant, nous accompagnerons nos concitoyens dans leur propre démarche. Et, qui sait, advenant un autre refus du Canada, peut-être qu'ils tireront les mêmes conclusions que nous.
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Michel Seymour, professeur au Département de philosophie de l'Université de Montréal

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Michel Seymour est né en 1954 à Montréal. Très tôt, dès le secondaire, il commence à s’intéresser à la philosophie, discipline qu’il étudie à l’université. Il obtient son doctorat en 1986, fait ensuite des études post-doctorales à l’université Oxford et à UCLA. Il est embauché à l’université de Montréal en 1990. Michel Seymour est un intellectuel engagé de façon ouverte et publique. Contrairement à tant d’intellectuels qui disent avec fierté "n’avoir jamais appartenu à aucun parti politique", Seymour a milité dans des organisations clairement identifiées à une cause. Il a été l’un des membres fondateurs du regroupement des Intellectuels pour la souveraineté, qu’il a dirigé de 1996 à 1999. Pour le Bloc québécois, il a co-présidé un chantier sur le partenariat et a présidé la commission de la citoyenneté. Il est toujours membre du Bloc, mais n’y détient pour l’instant aucune fonction particulière.





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