Le Québec et l’avenir des pays neufs

Pourquoi les Québécois cherchent-ils dedans, alors que tout se passe dehors ?

À n’en pas douter, le monde entend continuer à se donner des pays neufs

Penser le Québec - Dominic Desroches

«Tant pis pour les faits»

Peter Sloterdijk



Le Québec connaît une nouvelle remise en question de son identité. En
effet, les préoccupations actuelles traduisent une critique puissante des
idéaux produits par la Révolution tranquille. Qu’on me permette de donner
quelques exemples illustrant la fin d’un cycle : les réflexions sur la
durée de vie de nos infrastructures, la vente des joyaux québécois aux
étrangers, la crise financière du réseau universitaire public, le retour
sur les trente ans de la loi 101, l’épisode pour le moins douleureux de la
Commission sur les « accommodements raisonnables » (et ses effets dans
l’intérêt soudain de l’Assemblée nationale pour l’intégration des
immigrants et le retour du catholicisme dans certaines régions du
Québec...), le 40e anniversaire du réseau collégial, la privatisation
légale et progressive du système de santé, etc. Ces exemples montrent à
l’évidence que si les Québécois cherchent à mieux se comprendre eux-mêmes,
ils ne le font pas en cherchant leur place dans le monde, mais en
questionnant plutôt leur identité. Mais pourquoi les Québécois
cherchent-ils dedans, alors que tout se passe dehors ?
Un monde nouveau, des pays neufs
Or, pendant que les Québécois se voient forcés de jouer dans leurs
blessures historiques, à s'autopsychanalyser sauvagement en quelque sorte,
des phénomènes politiques nouveaux et dignes d'intérêt se produisent dans
le monde. Ces phénomènes devraient pourtant les intéresser au plus haut
point. La situation de l’Écosse, par exemple, devrait les interpeller, car
un parti officiellement souverainiste a pris la direction du gouvernement.
À suivre la nouvelle situation écossaise, on ne peut manquer de se dire que
le monde change et que les revendications nationales, en Europe, dureront
encore plusieurs années. La Belgique aussi connaît une crise sans precédent
: la partie flamande, moins populeuse mais plus riche que la wallone,
menace de quitter le fédération. Ces deux exemples illustrent une vérité
simple : la jeune construction politique qu’est l’Union européenne ne sera
pas exempte de crises mineures ou majeures prochainement. À n’en pas
douter, le monde entend continuer à se donner des pays neufs.
Mais cette idée des pays « neufs » semble correspondre à un moment
important de l’histoire contemporaine, à savoir la chute du mur de Berlin
et le démantèlement de l’empire soviétique. Après cette chute mémorable, on
a assisté au développement de nouvelles entités nationales : la naissance
politique de l’Estonie, de la Lituanie, de la Letonie et de l’Ukraine
notamment. Dans le même sens, on ne pourra s’empêcher de rappeler la
fragmentation de l’ex-Yougoslavie en plusieurs petits pays selon les
Accords de Dayton (2003) : la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Macédoine,
la Serbie, le Monténégro et la Slovénie. Certains ajouteront que le goût
pour les pays neufs n’est pas si récent puisqu’on le retrouve depuis
longtemps au Pays basque, en Bretagne et en Catalogne. D’une manière plus
globale, comme l’indique d’ailleurs le site web du Foreign Policy, le
Kosovo, la Palestine, le Sud-Soudan et le Kurdistan entendent obtenir dans
un délais acceptable le statut de pays. Le Québec, on s’en doute,
n’apparaît même pas sur la liste des candidats à l’obtention du titre de
nouveaux pays de la Foreign Policy… Cependant, force est de constater que
les grands empires et les pays qui les composent peuvent, sous l’effet de
l’Histoire, se fragmenter et favoriser l’émergence de pays neufs.
Qu’est-ce qu’un pays « neuf » ?
Après la fragmentation d’un grand ensemble ou d’un grand pays, on assiste
à la construction de pays neufs, c’est-à-dire à la reconnaissance par la «
communauté internationale » de nouvelles entités politiques souveraines.
Par la naissance du pays neuf, on voit le passage d’une nation au rang
d’État politique indépendant. Ce nouveau pays prend sa place dans le monde
pour des raisons historiques, culturelles et économiques. Ainsi, le propre
du pays neuf est de résulter d’une affirmation nationale forte et de la
rupture avec un ensemble reposant sur la force. En règle générale, le pays
neuf se propose une nouvelle liberté, se construit sur la défense d’une
langue commune et un ensemble de valeurs universelles qu’il cherche à
protéger. Souvent, ce pays est petit, mais économiquement viable et
autonome. Il veut profiter à fond de ses propres leviers économiques. Voilà
pourquoi, de mémoire d’homme, le passage au pays se fait à sens unique : le
pays neuf ne revient jamais au statut antérieur de province ou de
territoire. S’il est démocratique, il résultera d’une démarche de
légitimation populaire (un référendum, une élection référendaire par
exemple), c’est-à-dire qu’il sera le produit légitime d’un gouvernement
respectant un cadre juridico-politique précis. Pour des raisons de
légitimité et de stabilité, les nouveaux pays se votent rapidement une
constitution sur laquelle reposent leurs lois.

La géopolitique « post-changements climatiques »

L’arrivée de pays neufs devrait intéresser les Québécois parce que les
changements climatiques bouleverseront les rapports entre les hommes et
leurs territoires. Si le réchauffement concerne d’abord les pays nordiques,
le Canada et le Québec étudieront divers scénarios relatifs à la grande
route du Nord et les effets de la fonte de la banquise. Au moment d’écrire
ces lignes, le Danemark, la Norvège, la Russie, les États-Unis et le Canada
se trouvent engagés dans une lutte à finir pour obtenir des quartiers de
l’Arctique.
Si l’on prend très au sérieux la fonte des glaces (et ses conséquences
terribles par l’immersion de villes côtières et les déplacements importants
de populations), il appert que les possibilités de redessiner la carte du
monde sont bien réelles. Le Québec, qui a déjà perdu le Labrador au profit
de Terre-Neuve, est directement concerné par cette nouvelle « guerre froide
» (au sens éminent) de l’Arctique. À l’ère du réchauffement, il est logique
que les grands ensembles évoluent. Et ce ne sera pas nécessairement au plus
gros pays de décider, car nous sommes tous également confrontés aux limites
de la planète. Les petits pays seront appelés à jouer de créativité pour
assurer à leurs populations un avenir meilleur. La stabilité du monde se
trouvera ébranlée, car les richesses du nord attireront de nouveaux
immigrants. Si la « repolarisation » des puissances ne pourra plus se faire
de manière traditionnelle, c’est-à-dire par la force et la guerre, alors
comment s’opéreront ces entorses géographiques ? Comment s’organisera la «
repolarisation environnementale » ? On le voit : le défi géopolitique
post-climatique sera grand : il consistera à faire de la politique
symétrique, donc d’inventer une politique à la faveur de laquelle les pays
négocieront « à égalité », à destin égal pour ainsi dire. Mais sera-t-il
possible, demanderont les réalistes, que des pays négocient à égalité sous
le coup de la panique ? La question est bonne, excellente même. Parfois, la
pensée a recours à des concepts utopiques pour progresser…
Le concept utopique de « générosité étatique »
Face à ces bouleversements climatiques annoncés, lesquels remettront en
question dans un délais relativement court l’avenir de l’homme sur Terre,
nous plaiderons pour une nouvelle manière de voir la politique. S’il ne
s’agit plus de mener des guerres de conquête, d’affaiblir les autres pays
et de gouverner par la raison d’État, un nouveau concept hyperpolitique
pourra enfin voir le jour, celui de « générosité étatique ». Il s’agit,
notons-le, d’un concept utopique.

En admettant que le politique demeure fondé sur les rapports de force et
que la raison d’État reste l’ultime explication des choix politiques, alors
nous pouvons pronostiquer immédiatement la disparition prochaine de
l’Homme. Car dans un monde où la température se réchauffe rapidement, où
les espèces sont toutes menacées, où se produit une mondialisation des
désastres naturels et où la limitation des ressources engendre une «
civilisation panique », il convient d'éviter la guerre. Si on accepte la
nouvelle réalité en face, une conclusion apparaît : il faut changer notre
manière de faire la politique.
Le concept de générosité étatique apparaît dans ce contexte. Il signifie
qu’à l’heure du réchauffement planétaire et des limites de la
mondialisation économique, les grands pays, contre la raison d’État
moderne, devront reconnaître leurs intérêts mutuels et laisser agir la
créativité qui seule pourra sauver l’homme de sa fin prochaine. Loin de
l’inutile guerre, la créativité politique consistera à accepter
l’affirmation des petites nations qui entendent choisir une « voie
différente » pour leur épanouissement. Face à la terreur, les pays devront
reconnaître la différence. La viabilité des grands ensembles politiques ne
peut plus reposer sur la négation des petits pays, lesquels sont mieux
armés qu’eux pour affronter les défis de l’avenir. Car la force des petites
nations (et des pays neufs) est de porter des valeurs communes et de
profiter d’un dynamisme qui a disparu des grands ensembles construits sur
l’histoire des dominations. La solidarité, l’entraide, la coopération sont
des valeurs surtout partagées dans les petits pays. Les valeurs
communautaires et la créativité constituent la clé pour sortir des impasses
de la pauvreté et des menaces à venir. Devant un réel étouffant, la
réflexion utopique nous oblige à penser l’avenir en valorisant les «
petites communautés politiques ».
Disparaître ou relever le défi de la créativité ?
Le Québec, pour sa part, sera forcé de s’occuper de lui-même. S’il le
veut, il pourra réclamer le statut de « pays neuf » afin d’assurer son
plein développement. Et dans ce monde « repolarisé » suivant
l’environnement, le Canada ne devrait plus avoir d’intérêt pour le Québec
qui, s’il n’est pas déjà disparu en raison de la menace qui pèse sur sa
démographie, deviendra un pays du monde. L’avenir appartiendra alors aux
pays neufs, c’est-à-dire aux pays créatifs, aux souverainetés capables de
décider par elles-mêmes de ce qui est bon pour elles. Mais cela, je
m’empresse de le rappeler à mon patient lecteur, ne se réalisera que dans
le cadre d’une « utopie »…
Dominic DESROCHES

Département de philosophie

Collège Ahuntsic
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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