Politique-spectacle et question nationale

L’uniformisation culturelle nous guette et il est temps de voir les choses en face; dans un tel état des choses deux choix s’offrent à nous : exister authentiquement séparés, ou mourir dilués dans l’immensité anglo-saxonne.

Tribune libre

Comment les médias de masse nous montrent la politique? À travers quel prisme nous sert-on l’actualité politique au Québec? Comment ces choses influencent-elles l’opinion publique et entretiennent les conceptions populaires de la politique? Toutes des questions légitimes qui méritent qu’on s’y attarde.
Au Québec, comme généralement en Occident, on nous présente la politique comme un grand spectacle, dans lequel les mots utilisés par les protagonistes sont utilisés comme autant d’armes destinées à déstabiliser, voire détruire l’ennemi et sa rhétorique. Saper sa crédibilité, prétendre vouloir mettre à jour les échecs dont ils estiment l’autre responsable, tout en occultant ses réussites et en se les attribuant. Qui, dans un tel tableau alimentant le cynisme populaire, peut bien pouvoir sortir du lot? Le plus habile, le plus charismatique, le plus en contrôle de son image. Bref, le mieux pourvu en terme de capacité à détruire l’adversaire et à s’ériger au dessus de la mêlée, s’appuyant à même l’ennemi diminué.
Cette pratique politique découle d’une pratique excessive du sensationnalisme, dans laquelle on captive l’attention de la masse atomisée, de la même façon que l’on captive les foules lors d’un évènement sportif. C’est cela la politique-spectacle, une pratique politique où la plèbe est appelée à se prononcer ponctuellement sur le vainqueur et, se faisant, sur le vaincu lors de sondages, consultations diverses et de façon toujours plus spectaculaire et accaparante lors de référendums et d’élections. Qu’est-ce qu’une telle pratique nous apporte au Québec et au Canada? À coup sûr, rien de bon. Malsaine, elle nous empêche d’accomplir la possibilité d’un mieux-être collectif.
La politique, présentée comme un jeu, revêt aussi plusieurs caractéristiques de la télé-réalité, stade suprême de la tyrannie du sensationnalisme dans la production télévisuelle. Comme dans une télé-réalité, il y a, dans la politique-spectacle, des gagnants et des perdants, et le perdant de demain, s’il n’arrive pas à conjurer sa défaite en victoire, du moins partielle, sera exclus du jeu comme on se débarrasse d’un élément indésirable. Une telle pratique de la politique force l’utilisation de la realpolitik qui, conjuguée au sensationnalisme des médias de masse, n’a de cesse de nous présenter le triomphe du vainqueur et la tragédie du vaincu. Seulement voilà, la différence ultime entre télé-réalité et politique-spectacle est que l’un émane d’une réalité fabriquée, alors que l’autre témoigne d’un rapport de force construit, mais ayant bel et bien une emprise considérable sur le réel « véritable ».
Cette logique du spectacle, liée à son caractère inhérent de vouloir captiver un auditoire toujours plus large, alimente le cynisme politique puisqu’elle témoigne du vide du spectacle entre deux élections. La politique du quotidien, n’ayant rien de vraiment spectaculaire, indiffère les médias en quête de sensationnalisme qui, en retenant seulement les scandales ou les dérapages, donnent la fausse impression à l’auditoire qu’il n’y a que ca.
Dans la pratique de la politique-spectacle, il n’y a plus de réconciliation possible sur les grandes questions : le fossé entre les opposants ne cesse de s’élargir; si l’un dit blanc, l’autre devra forcément dire noir, d’où une forte tendance à vouloir être perçu comme unis et intolérants face à la dissidence intra-partisane trop bruyante. Ainsi, on se radicalise en pratiquant non plus une politique du mieux, mais bien toujours la politique en machiavélien, en stratège et ce, dans l’optique de toujours garder le dessus sur l’autre.
Le phénomène de radicalisation des positions des partis de gouvernements, autour de la question nationale, notamment, a pour effet quasi-automatique de disqualifier toute forme de demi-mesure.
De tout cela, un constat. La politique-spectacle nous divise, profondément, et dans un tel déchirement, nous oublions que le but ultime de la politique est de nous rassembler autour d’un mieux-être collectif, d’un projet commun. Nous oublions que dans le réel, construit ou hérité, il existe déjà bon nombre de choses qui nous divisent a priori : sachant cela, nul besoin d’accentuer leur nombre en pratiquant la politique-spectacle.
***
Du reste, une question demeure : quelle est la place de la nation franco-québécoise dans cet hypothétique mieux-être?
Au Québec, la majorité franco-québécoise hérite d’un réel problématique, consistant en une langue et une culture minoritaire, au Canada et en Amérique du Nord. Cette nation conserve certains traits collectifs propres aux peuples ayant subi une domination étrangère : auto-dénigrement, manque de confiance en soi, le complexe du « perdant » et le portrait de l’éternel pénitent s’excusant de vouloir simplement exister.
À cela s’ajoute le réel construit. Nos divisions internes sous les étiquettes caricaturales de souverainistes et fédéralistes, excluant encore une fois toute forme de demi-mesure. Étiquettes valides, mais seulement dans le jeu de la politique-spectacle. Elles divisent, sur le terrain de l’existence collective, familles, amis, nation.
Pouvons-nous nous permettre de rester ainsi divisés? Non, l’urgence du minoritaire ne nous donne pas ce luxe. Un corps dont la survie est menacée doit regrouper ses forces, mais une certaine pratique de la politique, entre autres, l’en empêche. Combien de temps encore faudra-t-il attendre pour voir notre existence constitutionnelle reconnue au sein de la fédération canadienne? Le sera-t-elle un jour? Le temps nous manque pour voir advenir le meilleur des mondes. Se séparer du Canada? C’est déjà fait pour la nation franco-québécoise. Manque simplement la reconnaissance d’un tel état de fait en s’auto-attribuant la liberté politique. L’uniformisation culturelle nous guette et il est temps de voir les choses en face; dans un tel état des choses deux choix s’offrent à nous : exister authentiquement séparés, ou mourir dilués dans l’immensité anglo-saxonne.


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé