Monsieur Harper, la paix!

Géopolitique du Proche-Orient


Monsieur le premier ministre,
Vu du Québec, l'impact de vos politiques étrangères et de défense est tout simplement catastrophique. Autant l'impulsion donnée naguère par Lester B. Pearson, Prix Nobel de la paix, était inspirante ici comme ailleurs, autant votre attitude belliqueuse et vos positions tranchées font l'objet d'une réprobation quasi générale.
Vous avez été le premier dirigeant au monde à sanctionner l'Autorité palestinienne après l'élection du Hamas. Il est vrai que ce résultat, quoique démocratique, avait un caractère inquiétant et dangereux, mais votre prise de position prématurée et sans nuances n'a rendu service à personne.
Votre devoir était plutôt d'intervenir d'une façon nuancée pour préserver la capacité de médiation ultérieure du pays que vous dirigez. Le Canada n'est pas la première puissance du monde ni même une grande puissance. Il y aura toujours assez de pays pour tenir des positions intransigeantes, parfois nécessaires il est vrai, mais qui compliquent tout dialogue par la suite. Il fallait dénoncer vigoureusement le commandement militaire du Hamas et tenter d'agir sur la Syrie plutôt qu'entraver le travail gouvernemental, largement social, de l'Autorité palestinienne et de Mahmoud Abbas. Par des positions plus modérées dans le passé, le Canada a pu contribuer, suivant sa tradition, au rapprochement des parties. Vous avez compromis cette réputation.
Quand vous avez, sèchement, et avant de connaître l'horrible suite des choses, proclamé le droit d'Israël à se défendre, vous n'avez fait qu'exprimer une évidence presque universellement reconnue. Mais en parlant de façon aussi laconique, vous avez négligé le fait que, dans cette malheureuse région du monde qui souffre depuis un demi-siècle et qui a accumulé tant de haine, il est presque inévitable que l'on soit exposé à abuser de ses droits, surtout quand on reçoit, après une cruelle provocation, une telle approbation illimitée. Votre devoir était de parler de droit, mais aussi de la modération requise dans son exercice.
Vous avez oublié aussi, dans votre analyse sommaire, qu'il y a au Québec des citoyens et des citoyennes qui ont de forts attachements à ces pays troublés et qui sont bouleversés par ce qui s'y passe. Les dirigeants d'ici ne doivent jamais donner à ces compatriotes l'impression qu'ils ne sont sensibles qu'à une thèse, comme l'ont fait vos propos qui ne faisaient aucunement part des choses. Tout le monde sait, sauf quelques fanatiques, que ni le droit ni la vérité ne se situent d'un seul côté.
Vous ne pouvez ignorer qu'au Québec nous aimons profondément le Liban depuis toujours et que sa destruction nous brise le coeur. Savez-vous que l'on surnomme, avec affection, Saint-Liban un arrondissement de Montréal? Savez-vous par ailleurs que plusieurs jeunes du Québec, toutes origines confondues, sont allés vivre dans des kibboutz? Savez-vous que des religieux québécois ont géré les lieux saints à Jérusalem? Savez-vous par exemple que le regretté Pierre Bourgault et moi-même avons planté avec émotion des arbres sur les collines autour de Jérusalem?
L'immense majorité des Québécois, qu'ils aient ou non des liens particuliers avec le Moyen-Orient, souhaitent ardemment la paix dans ces terres qui ont marqué si profondément notre culture et notre civilisation. Comme la majorité des Israéliens et des Palestiniens eux-mêmes, ils croient encore au projet difficile mais incontournable de deux États complets et réconciliés vivant en sécurité à l'intérieur de frontières stables.
Il faut donc aider nos compatriotes d'origine juive ou libanaise en particulier à s'acquitter d'un de leurs devoirs sacrés à partir de cette terre de paix du Québec, qui consiste à contribuer par un dialogue local exemplaire au retour de l'harmonie sur ces rivages lointains. Votre attitude ne contribue pas à cela.
Je veux bien saluer certains de vos efforts de rapatriement des nôtres tragiquement retenus au Liban et votre crochet par Chypre. Cependant, vous devez reconnaître que la logistique de cette opération fut lamentable en soi et surtout comparée aux autres. Ce qui m'amène à vous faire une suggestion. Plutôt que de consacrer d'énormes ressources à maintenir une force blindée dont je ne vois pas contre qui elle pourrait nous défendre et qui elle pourrait nous permettre d'attaquer, le Canada ne devrait-il pas devenir un pays exemplaire en matière d'évacuation de personnes en détresse, de chez nous ou d'ailleurs, et devenir une des premières puissances en matière de soutien humanitaire? Pour cela, il faut des moyens et une crédibilité qui, hélas, ne découlent d'aucune façon de vos attitudes des derniers mois et des dernières semaines.
J'ai le plus grand respect pour vos lourdes fonctions, monsieur le premier ministre, et c'est pour cela que je vous conjure de vous concentrer sur la paix et de laisser à d'autres les attitudes agressives et simplistes qui ne correspondent pas à la vision de la nation québécoise dans la recherche de l'harmonie universelle.
Bernard Landry : Ancien premier ministre du Québec


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