Mon moment Pierre Karl Péladeau

«Pierre Karl était devenu notre chef à tous. Lui parti, nous revoilà orphelins.» Le député de Rosemont, Jean-François Lisée, revient sur le départ du chef péquiste.

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L'influence offre tous les avantages du pouvoir sans en avoir les inconvénients

Triste. Je suis triste.
Triste pour lui. Il a pris une décision déchirante, à la frontière des exigences de la paternité en solitaire et de celles du leader d’un parti aspirant à davantage que la simple prise du pouvoir.
Triste pour nous. Je ne l’avais pas choisi, non. Comme beaucoup, nous avions fini par l’adopter. Pierre Karl était devenu notre chef à tous. Lui parti, nous revoilà orphelins.
À l’automne 2015, au moment de devenir candidat, j’étais convaincu que la greffe serait impossible entre ce dirigeant d’entreprise aux méthodes expéditives et un parti social-démocrate. Les rumeurs sur son caractère, son impétuosité, laissaient craindre le pire. Diriger un parti, un gouvernement, c’est certes devenir celui qui décide. Mais les contraintes dans lesquelles cette liberté de décision est engoncée sont inimaginables pour quelqu’un qui n’a pas vécu dans le microcosme du pouvoir politique. Inimaginables et, pour certains, insupportables.
Je m’attendais au pire. Je fus le premier étonné de découvrir en lui quelqu’un qui croyait dur comme fer aux vertus redistributives de l’État et qui n’avait pas la moindre difficulté à s’associer aux revendications sociales et populaires. Je ne dis pas qu’il était devenu prosyndical. Il avait bien averti qu’il n’allait pas toucher au Code du travail, ni dans un sens ou ni dans l’autre, quoi qu’en dise le programme du PQ.
Mais lorsque je le mis au défi de revêtir la blouse des infirmières, pour montrer notre refus de l’appauvrissement que l’austérité libérale voulait leur réserver, il le fit avec enthousiasme et bonne humeur. Idem lorsqu’il s’est agi de légiférer pour mettre un terme à un lockout, au Saguenay, et clore un long conflit. Puis, sa solidarité avec les travailleurs d’Aveos, lâchés lâchement par les libéraux de Québec et d’Ottawa, était non feinte.
Celui qui débuta comme commis photographe au Journal de Montréal avait, comme son père, un côté populaire, dans le sens premier du terme. On sentait presque encore un peu la ruelle sous les semelles du milliardaire. On devinait l’élan du bagarreur voulant en découdre avec les puissants. Les puissants étant Power, les libéraux, Ottawa et les autres.
Cette attitude, mêlée à son fervent nationalisme économique – et bien sûr à son engagement indépendantiste en béton –, allait assurer la greffe avec le parti. Dans les mois qui suivirent son élection, nous étions plusieurs à nous demander combien on compterait de défections, sur le flanc gauche de notre base militante. La qualité de son discours rassembleur de victoire, en mai, a eu pour effet que les plus rétifs donnèrent d’abord sa chance au coureur, avant de bien vouloir courir avec lui dans les mois qui ont suivi. Un tour de force.
Et s’il est vrai que, simple député, il trouvait les réunions parlementaires «plates en tabarnac!», le sérieux et la méthode avec lesquels il décida de faire ses classes, écoutant beaucoup, intervenant peu, attestaient de sa volonté d’apprendre et de réussir, loin de sa zone de confort.
Le caractère entier qu’on nous promettait était bien au rendez-vous. Ses premiers mois furent ponctués de déclarations qu’il fallait ensuite expliquer, rectifier, puis oublier. Mais il a eu la capacité de s’adapter et de se discipliner, endossant petit à petit le manteau du chef de l’opposition. Il lui restait deux ans pour revêtir celui du premier ministre en devenir.
Mon opposition au cumul des titres de patron de presse et de chef de parti était connue. J’avais choisi, une fois que Pierre Karl fut élu, de ne pas faire semblant de changer d’avis, mais de ne pas en rajouter. Lorsque je lui expliquai que je m’étais extrait de la Commission parlementaire qui devait étudier son cas, l’idée ne lui traversa pas l’esprit de m’obliger à enfourcher sa propre position.
Je m’attendais à ce que les libéraux le mitraillent sur cette question. Et ce fut leur tactique au début. Ils jonglèrent un temps avec l’idée de légiférer pour rendre illégale la situation particulière de Pierre Karl. Celui-ci aurait contesté la constitutionnalité de la loi, et nous aurions été bons pour deux ans de festivals judicaires, au grand plaisir des ministres libéraux. Mais ils ont fait machine arrière, estimant semble-t-il qu’il y avait une limite à tirer sur cet élastique. Elle leur revint d’ailleurs au visage lorsqu’ils décidèrent à la Chambre de défendre la pratique d’Hydro d’imposer un taux d’intérêt élevé aux clients retardataires, en citant avec délectation les taux similaires exigés par Vidéotron. L’attaque fut très mal reçue par les commentateurs (dont le regretté Jean Lapierre) et la guérilla cessa – oserais-je dire – Illico!
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Mon moment Pierre Karl Péladeau
«Pierre Karl était devenu notre chef à tous. Lui parti, nous revoilà orphelins.» Le député de Rosemont, Jean-François Lisée, revient sur le départ du chef péquiste.
3 Mai. 2016 par Jean-François Lisée 19
Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne
Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne
Triste. Je suis triste.
Triste pour lui. Il a pris une décision déchirante, à la frontière des exigences de la paternité en solitaire et de celles du leader d’un parti aspirant à davantage que la simple prise du pouvoir.
Triste pour nous. Je ne l’avais pas choisi, non. Comme beaucoup, nous avions fini par l’adopter. Pierre Karl était devenu notre chef à tous. Lui parti, nous revoilà orphelins.
À l’automne 2015, au moment de devenir candidat, j’étais convaincu que la greffe serait impossible entre ce dirigeant d’entreprise aux méthodes expéditives et un parti social-démocrate. Les rumeurs sur son caractère, son impétuosité, laissaient craindre le pire. Diriger un parti, un gouvernement, c’est certes devenir celui qui décide. Mais les contraintes dans lesquelles cette liberté de décision est engoncée sont inimaginables pour quelqu’un qui n’a pas vécu dans le microcosme du pouvoir politique. Inimaginables et, pour certains, insupportables.
Je m’attendais au pire. Je fus le premier étonné de découvrir en lui quelqu’un qui croyait dur comme fer aux vertus redistributives de l’État et qui n’avait pas la moindre difficulté à s’associer aux revendications sociales et populaires. Je ne dis pas qu’il était devenu prosyndical. Il avait bien averti qu’il n’allait pas toucher au Code du travail, ni dans un sens ou ni dans l’autre, quoi qu’en dise le programme du PQ.
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Mais lorsque je le mis au défi de revêtir la blouse des infirmières, pour montrer notre refus de l’appauvrissement que l’austérité libérale voulait leur réserver, il le fit avec enthousiasme et bonne humeur. Idem lorsqu’il s’est agi de légiférer pour mettre un terme à un lockout, au Saguenay, et clore un long conflit. Puis, sa solidarité avec les travailleurs d’Aveos, lâchés lâchement par les libéraux de Québec et d’Ottawa, était non feinte.
Celui qui débuta comme commis photographe au Journal de Montréal avait, comme son père, un côté populaire, dans le sens premier du terme. On sentait presque encore un peu la ruelle sous les semelles du milliardaire. On devinait l’élan du bagarreur voulant en découdre avec les puissants. Les puissants étant Power, les libéraux, Ottawa et les autres.
Cette attitude, mêlée à son fervent nationalisme économique – et bien sûr à son engagement indépendantiste en béton –, allait assurer la greffe avec le parti. Dans les mois qui suivirent son élection, nous étions plusieurs à nous demander combien on compterait de défections, sur le flanc gauche de notre base militante. La qualité de son discours rassembleur de victoire, en mai, a eu pour effet que les plus rétifs donnèrent d’abord sa chance au coureur, avant de bien vouloir courir avec lui dans les mois qui ont suivi. Un tour de force.
Et s’il est vrai que, simple député, il trouvait les réunions parlementaires «plates en tabarnac!», le sérieux et la méthode avec lesquels il décida de faire ses classes, écoutant beaucoup, intervenant peu, attestaient de sa volonté d’apprendre et de réussir, loin de sa zone de confort.
Le caractère entier qu’on nous promettait était bien au rendez-vous. Ses premiers mois furent ponctués de déclarations qu’il fallait ensuite expliquer, rectifier, puis oublier. Mais il a eu la capacité de s’adapter et de se discipliner, endossant petit à petit le manteau du chef de l’opposition. Il lui restait deux ans pour revêtir celui du premier ministre en devenir.
Mon opposition au cumul des titres de patron de presse et de chef de parti était connue. J’avais choisi, une fois que Pierre Karl fut élu, de ne pas faire semblant de changer d’avis, mais de ne pas en rajouter. Lorsque je lui expliquai que je m’étais extrait de la Commission parlementaire qui devait étudier son cas, l’idée ne lui traversa pas l’esprit de m’obliger à enfourcher sa propre position.
Je m’attendais à ce que les libéraux le mitraillent sur cette question. Et ce fut leur tactique au début. Ils jonglèrent un temps avec l’idée de légiférer pour rendre illégale la situation particulière de Pierre Karl. Celui-ci aurait contesté la constitutionnalité de la loi, et nous aurions été bons pour deux ans de festivals judicaires, au grand plaisir des ministres libéraux. Mais ils ont fait machine arrière, estimant semble-t-il qu’il y avait une limite à tirer sur cet élastique. Elle leur revint d’ailleurs au visage lorsqu’ils décidèrent à la Chambre de défendre la pratique d’Hydro d’imposer un taux d’intérêt élevé aux clients retardataires, en citant avec délectation les taux similaires exigés par Vidéotron. L’attaque fut très mal reçue par les commentateurs (dont le regretté Jean Lapierre) et la guérilla cessa – oserais-je dire – Illico!
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Il est probable que les libéraux gardaient leur poudre sèche sur cette question de l’apparence de conflit d’intérêts pour l’utiliser au moment de la campagne électorale. (L’expression «bombe à retardement» aurait alors pris tout son sens.) Mais force est de constater que l’indépendance des médias de Quebecor par rapport à Pierre Karl ces derniers mois ne fait plus aucun doute. Le chef du PQ est traité comme un politicien normal, ni plus ni moins. Ressasser cette affaire au moment de la campagne de 2018 n’aurait vraisemblablement pas donné de grands bénéfices.
Conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, puis ministre de Pauline Marois, j’ai pris l’habitude de dire ma vérité aux chefs, au risque d’encourir leur mauvaise humeur. Pauline, elle, restait toujours zen. La vraie question est de savoir si, une fois l’orage passé, le leader sait reconnaître la valeur de la critique. Ce fut vrai pour tous, y compris Pierre Karl. Des collègues furent témoins d’une sérieuse mise en garde que j’exprimai un jour où mon chef s’entêtait dans ce que je considérais comme une erreur grave. Sur le coup, il ne fut pas tendre à mon endroit. Mais dans les 10 jours, il corrigeait son erreur, reprit certains de mes arguments, me demanda conseil, puis vint me dire sa joie que le chroniqueur Claude Villeneuve ait inventé le néologisme «Pélisée» pour décrire le couple politique que nous commencions à former à ses yeux. Ce fut certainement mon meilleur moment PKP.
Un autre arriva lorsque sa proposition de tendre la main à Québec solidaire connut ses premières embûches. À sa main tendue, QS répondait par un lancer de briques assorti d’attaques très personnelles.
J’avais vécu la chose avec Jacques Parizeau. Dans la période de flirt avec Mario Dumont, de l’ADQ, il arrivait que ce dernier critique durement notre gouvernement. Parizeau n’en revenait pas. «On ne peut leur faire confiance!» tonnait-il, menaçant de laisser tomber la tentative.
Pas Pierre Karl. À ceux qui manifestaient leur impatience ou leur incompréhension, il expliqua posément qu’il était normal que le petit parti critique le grand, que cela faisait parti du processus et qu’il fallait être patient si on souhaitait changer la dynamique politique. Ce n’était pas l’attitude que j’attendais du chicanier et du revanchard qu’on m’avait décrit. Je fus, franchement, impressionné.
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Ministre des relations internationales, de la francophonie et du commerce extérieur.

Il fut pendant 5 ans conseiller des premiers ministres québécois Jacques Parizeau et Lucien Bouchard et un des architectes de la stratégie référendaire qui mena le Québec à moins de 1% de la souveraineté en 1995. Il a écrit plusieurs livres sur la politique québécoise, dont Le Tricheur, sur Robert Bourassa et Dans l’œil de l’aigle, sur la politique américaine face au mouvement indépendantiste, qui lui valut la plus haute distinction littéraire canadienne. En 2000, il publiait Sortie de secours – comment échapper au déclin du Québec qui provoqua un important débat sur la situation et l’avenir politique du Québec. Pendant près de 20 ans il fut journaliste, correspondant à Paris et à Washington pour des médias québécois et français.





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